Imatges de pàgina
PDF

constances qu'il nous rapporte , ne se trouvent pas dans Joinville ni dans les autres historiens; voici celle lellre, traduite du latin:

« Je sais que vous êtes inquiet de l'état de la » Terre-Sainle et du roi de France, et que vous » vous intéressez autant à la prospérité univer» selle de l'église qu'au sort du grand nombre de » parents et d'amis qui combattent pour le Christ, » sous les ordres du roi; c'est pourquoi j'ai cru » devoir vous donner des nouvelles certaines tou» chant les événements dont la renommée vous a » sans doute déjà entretenu. A la suite d'un con » seil tenu exprès pour cela , nous sommes par» lis de Chypre pour l'Orient; on avoit le projet n d'attaquer Alexandrie; mais, au bout de qucl» ques jours, une tempête subite nous a fait par» courir une vaste étendue de mer; plusieurs de » nos vaisseaux ont été séparés et dispersés. Le » soudan du Caire et autres princes sarrasins, » informés par des espions que nous voulions at» taquer Alexandrie, avoient rassemblé une mul» lilude infinie de gens armés, tant du Caire que » de Damielte et d'Alexandrie , et nous atten» doient pour nous passer au fil de l'épée. Une » nuit, nous étions portés sur la vague par un » vent violent, lorsque, vers le malin, le ciel s'a» doucil, la tempête se calma et nos vaisseaux » dispersés se réunirent heureusement. On fit » mouler au haut d'un mât un pilote expérimenté, » qui connaissoit loule la côte, et qu'on regar» doit comme un guide fidèle.

» Après qu'il eut bien examiné tous les lieux » environnants, il s'écria: « Dieu nous aide! » Dieu nous aide! nous sommes en présence de » Damielte. » Déjà nous pouvions tous voir la » terre; d'autres pilotes avoient fait la même re» connaissance sur d'autres vaisseaux. Le roi, as» suré de notre position, chercha à ranimer et à a consoler les siens. «Mes fidèles amis, leur dil» il, nous serons invincibles, si nous sommes in» séparables dans notre charité. Ce n'est pas sans » une permission divine que nous sommes trans» portés ici pour aborder dans un pays si puis» samment occupé; je ne suis ni le roi de France, » ni la sainte église, c'est vous qui êtes l'un et » l'autre; je ne suis qu'un homme dont la vie » s'éteindra, comme celle des autres hommes, » quand il plaira à Dieu; tout est pour nous, » quelque chose qui nous arrive: si nous sommes » vaincus, nous serons martyrs; si nous triom» phons, la gloire du Seigneur en sera exaltée; » celle de toute la France et même de la chré» lienté s'en augmentera. Certes, il seroit in» sensé de croire que Dieu m'a suscité en vain , » lui qui prévoit tout; c'est ici sa cause: nous » vaincrons pour le Christ, il triomphera en » nous, il donnera la gloire, l'honneur el la bé» nédiction, non pas à nous mais à son nom.

» Cependant, nos vaisseaux réunis appro» choient du rivage; les habitants de Damielle el » ceux des rives voisines pouvoient considérer » noire flotte, forte de mille cinq cents bâli

» menls, sans compler ceux qui étoient encore » loin de nous et au nombre de cent cinquante. » De nos jours, on n'avoit point vu une réunion si » nombreuse de vaisseaux. Les habitants de Da» miette, étonnés et effrayés au-delà de ce qu'on » peut dire, envoyèrent quatre bonnes galères » avec des pirates très-exercés, pour examiner et » reconnaître qui nous étions el ce que nous de» mandions. Ceux-ci s'étant approchés assez près » pour distinguer nos bàlimeuls, hésitèrent, ra» lentirent leur marche, et, comme s'ils eusseut » été sûrs de ce qu'ils avoienl à rapporter, se dis» posèrent à retourner vers les leurs: mais nos » galères, les serrant de près, les forcèrent à » amener; les nôtres, voyant la constance du roi » et son immuable résolution, se préparèrent, » d'après ses ordres, à un combat naval. Le roi » commanda de se saisir de ces pirates el de tous » ceux qui surviendraient, puis il ordonna d'a» border pour prendre terre de force. Nous nous » mimes donc à lancer sur eux des traits enltam» més et des pierres, au moyen de nos mangon» naux, qui envoyoient de loin et à la fois cinq » ou six pierres et des vases remplis de chaux. » Les traits perçoient les pirates et leurs vais» seaux; les pierres les accabloient; la chaux » brùloil tout ce qu'elle touchoit; aussi, trois ga» 1ères ennemies forent-elles tout à coup submer» gées; nous sauvâmes cependant quelques pirates; » la quatrième galère s'éloigna fort endommagée. » Au moyen des tourments, nous arrachâmes la » vérité des pirates tombés vivants dans nos » mains, et nous sûmes que les citoyens de Da» mielle avoient quitté celle ville et qu'on nous » altendoil à Alexandrie. Les pirates, qui éloient » parvenus à s'échapper, et quelques-uns qui » étoient mortellement blessés, allèrent dire, Cr » poussant des cris lamentables, à la multitude » des Sarrasins qui les altendoienl sur le rivage, » que la mer étoil couverte d'une flotte qui arri» voit; que le roi de France venoit en ennemi » avec un nombre infmi de gentilshommes, que » les chrétiens étoient dix mille contre un, el » qu'ils faisoient pleuvoir le feu, les pierres el » des nuages de poussière. Toutefois, ajoutèrenl» ils, pendant qu'ils sont encore fatigués des tra» vaux de la mer, si vos vies et vos demeures » vous sont chères , hâlez-vous de les extermi» ner, ou du moins repoussez-les avec vigueur » jusqu'à ce que les nôtres soient rappelés. Nous » avons échappés seul el avec beaucoup de peine » pour venir vous averlir; nous avons reconnu les » enseignes des ennemis :les voilà qui se préci» pilent sur nous avec fureur, tout prêls à com» battre sur terre et sur mer.

» La crainte el la défiance s'emparèrent des » ennemis; tous les nôtres, assurés de la vérité, » conçurent les meilleures espérances; ils sau» tèrent à l'envi les uns des autres, de leurs vais» seaux dans les barques; car la mer éloit peu » profonde le long du rivage; les barques et les » petits bâtiments ne pouvaient atteindre la terre; plusieurs guerriers se jelèrenl dans la mer, selon l'ordre exprès du roi; ils avoient de l'eau jusqu'à la ceinture. Aussitôt il s'engea un combat très-cruel. Ces premiers croisés furent promplement suivis par d'autres, et toute la force des infidèles fut dissipée. Nous n'avons perdu qu'un seul des nôtres par le fer ennemi; deux ou trois autres qu'un violent désir de combattre porta trop vite à se jeter dans l'eau, y ont péri. Les Sarrasins, lâchant pied, se retirèrent dans leur ville en fuyant honteusement, et avec une grande perte de monde; plusieurs d'entre eux ont été mortellement blessés ou mutilés. » Nous les poursuivions de près; mais les chefs, craignant quelque embûche, nous relenoient. Pendant que nous combattions, des esclaves et des captifs rompirent leurs chaînes, car les geôliers étoienl aussi sortis contre nous. Il n'étoit resté dans la ville , que des femmes , des enfants et des valétudinaires. Ces esclaves et ces captifs accoururent pleins de joie au-devant de nous en s'écrianl : Benedictus qui venil in nomine Dti. Ces événements étant arrivés un vendredi, jour de la passion de Notre Seigneur, on en tira un augure favorable; le roi débarqua me joie et sûreté, ainsi que le reste de l'armée chrétienne. On se reposa jusqu'au lendemain , Du l'on s'empara de ce qui restoit de terre et de rivage à prendre, à l'aide et sous la conduite les esclaves qui connoissoient le pays et les chemins. Mais pendant la nuit, les Sarrasins, qui avoient découvert que des captifs s'éloient échappés, avoient fait mourir ceux qui éloient restés; ils en ont fait ainsi de glorieux martyrs du Christ, à leur propre damnation. La nuit suivante et le matin du dimanche, comme s'ils eussent manqué d'armes et de force, les Sarrasins, voyant la multitude des chrétiens qui arrivoient, leur courage et leur constance, et la désolation soudaine de leur ville, sortirent avec leurs chefs, emmenant leurs femmes et leurs enfants, et emportant tout ce qui étoit transportante. Us s'enfuirent de l'autre côté de 'avilie, par de petites portes qu'ils avoient pratiquées long-temps d'avance. Les uns se sauvèrent par terre , les autres par mer, abandonnant la ville pleine de toutes choses. Ce même jour, à trois heures, deux captifs échappés par hasard aux mains des Sarrasins, vinrent nous annoncer ce qui s'étoit passé. Le roi, ne craignant plus d'embûche, entra à neuf heures dans la ville, sans obstacle et sans effusion de sang. De tous ceux qui y sont entrés, il n'y eut de blessé grièvement que Hugues Brun, comte de 1-amarche, qui perdit trop de sang par ses blessures poursurvivre. Je ne dois pas oublier dédire que les Sarrasins, après avoir résolu do fuir, lancèrent contre nous beaucoup de feu grégeois qui nous étoit très'-nuisible, parce qu'il étoit poussé par un vent qui souffloit de la ville; mais ce vent ayant changé tout à coup, re

» porta le feu sur Damielte, où il brûla plusieurs » personnes; il y auroit consumé plus de choses, » si les esclaves qui étoienl restés ne fussent venus » l'éteindre par le procédé qu'ils connoissoient et » aussi par la volonté de Dieu; le roi étant donc » entré dans la ville au milieu des acclamations » de joie, alla aussitôt, dans le temple desSarra» sins, prier et remercier Dieu qu'il regardoil » comme l'auteur de ce qui venoit d'arriver. On y » chanta le Te Deum, et après qu'il eut été pu» rilié, on y célébra la messe. Nous avons trouvé » dans la ville une quantité infinie de vivres, » d'armes, de machines, de vêtements précieux, » de vases, d'ustensiles d'or, d'argent et autres » choses. Nous avons fait, en outre, apporter nos » provisions des vaisseaux et d'autres objets qui » nous éloient nécessaires. Par un effet delà ma» gnificence divine, l'armée chrétienne, tel qu'un » étang que des torrents qui viennent s'y jeter «grossissent considérablement, s'est augmentée » chaque jour de l'ordre teutonique, de l'ordre du » temple et des hospitaliers, sans parler des pè» lerins qui arrivoient à tout moment. Les Tem» pliers et les Hospitaliers ne vouloient pas croire » d'abord à un pareil triomphe; en effet, rien de » ce qui étoit arrivé n'éloit croyable; tout cela » tient du miracle, ce feu grégeois surtout que le » vent a reporté sur la tête de ceux qui l'avoient » lancé contre nous. Pareil miracle eut lieu jadis » à Antioche. Quelques infidèles se sont convertis » à Jésus-Christ, et jusqu'ici ils nous restent at» tachés. Pour nous, que le passé a instruits, » nous mettrons dans la suite beaucoup de pru» dence et de circonspection dans nos actions. » Nous avons avec nous de fidèles orientaux sur » lesquels nous pouvons compter; ils conuoissent » tout le pays et les dangers qu'il présente; ils » ont reçu le baptême avec une véritable dévo» lion. Pendant que je vous écris, nos chefs tien» nent conseil sur ce qu'il faut faire. Il s'agit de » savoir si l'on se portera sur Alexandrie ou sur » le Caire. Je ne sais encore ce qui sera décidé; » je vous informerai de ce qui arrivera. Le sou« dan du Caire, instruit de ce qui s'est passé, » nous a proposé une bataille générale pour le jour » de saint Jcan-Baptisle , et dans le lieu que les » deux armées choisiront, afin, dit-il, que la » fortune se décide entre les orientaux et les oc» cidentaux, et que celui à qui le sort accordera » la victoire , s'en glorifie, et que le vaincu lui » cède humblement. Le roi a répondu qu'il ne » défioit point l'ennemi du Christ, un jour plu» tôt qu'un autre , et qu'il n'assignoit point de * terme, de repos; mais qu'il le défioit demain et » tous les jours de sa vie, jusqu'à ce qu'il eût pitié » lui-même de sou âme, et qu'il se convertit au » Seigneur, qui veut sauver tout le monde, et » qui ouvre le sein de sa miséricorde à tous ceux » qui se convertissent à lui.

» Nous n'avons rien appris de certain ni qui soit » digne d'être rapporté touchant les Tartares. » Nous n'avons à espérer ni bonne foi de gens I

«perfides, ni humanité de gens inhumains- ni » charité de gens qui n'en ont point (le texte dil » de chiens, caninis) à moins que Dieu, à qui » rien n'est impossible, n'opère celle nouveauté. » C'est lui qui a purgé la Terre-Sainte des crimi» ncls Karismiens; il les a détruits et fait dispa» rattre entièrement de dessous le Ciel. Lorsque » je saurai quelque chose de certain ou de re» marquable des Tarlares ou autres , je vous en » instruirai par lettre ou par Roger de Montfagon, » qui doit aller au printemps en France, chez le » seigneur notre vicomte, pour nous procurer de » l'argent. »

Guy promet, comme on voit, à son frère de lui faire part des événements qui se préparent; mais on doit croire qu'il eut le sort du plus grand nombre des croisés, et qu'il ne put continuer sa correspondance, car il ne reste de lui d'autre lettre que celle qu'on vient de lire.

On vient de voir ce qu'il y a de plus intéressant dans les lettres écrites pendant la première croisade de saint Louis. Les lettres écrites pendant l'expédition de Tunis ont peut-èlre plus d'imporlancc pour l'histoire de cette époque; car elles nous apprennent des faits très-imparfaitement racontés par les chroniques contemporaines. Nous trouvons dans le Spéciîége, tome m, une lettre écrite par saint Louis à Mathieu, abbé de SaintDenis, qui était resté l'un des régeuts du royaume. Le monarque dit dans cette lettre qu'il a débarqué à Cartilage avec son frère, Alphonse, duc de Poitiers el de Toulouse; ses enfants, Philippe, Jean et Pierre ; son neveu , Robert, comte d'Artois , et ses autres barons: « Après avoir pourvu, » ajoule-t-il, à tout ce qui étoit nécessaire pour |Ie » moment, nous avons, avec le secours de Dieu, » emporté d'assaut le château de Carlhagc où plu» sieurs Sarrasins ont élé passés au fil de l'épée. » Pour vous...» Le reste n'a pas élé respecté par le temps; quoique cette lellre n'annonce que des succès, on éprouve une sorte de tristesse en la lisant; c'est une voix qui proclame encore des triomphes, el qui va s'éteindre au milieu des plus grands revers.

Il nous restc sur celle croisade malheureuse, quatre lettres écrites par Pierre de Condel, chapelain du roi. Elles ont été imprimées dans le Specilege; comme la lettre précédente, elles sont en latin; en voici la traduction. La première et la quatrième sont adressées au prieur d'Argenteuil; la seconde au trésorier de Saint-Franchour de Sentis; la troisième, à l'abbé de Saint-Denis.

Première lellre. — « Désirant faire part à vo» Ire révérence de ce qui me concerne et des r> détails de noire voyage, je vous dirai qu'après » que le seigneur roi eut mis à la voile et qu'après » avoir beaucoup soufTert sur mer, il entra, le » mardi d'après son embarquement, dans le port >> de Cagliari, en Sardaigne. Il envoya l'amiral » au gouverneur du phare, et À quelques autres » personnages du pays. L'amiral les trouva d'a* bord durs et récaleitrants, parce qu'ils crai

» gnoient beaucoup pour eux-mêmes. Ils ne vou» lurent pas lui permettre d'entrer dans le fort, » et il ne rapporta qu'un peu d'eau douce, de lé» gumes et de pain. Le mercredi suivant, le roi » leur renvoya le matin l'amiral, le chambellan » et des sénéchaux, pour les rassurer. Ces dépu» tés les ayant adoucis, leur demandèrent la per» mission, pour nos malades qui éloienl assez » nombreux, de descendre à terre afin de se réla» blir. Ils répondirent enfin qu'ils vouloieut bien » que le roi et quelques-uns des siens entrassent » dans le fort, pourvu qu'il les garantit de la rio» lence des Génois qui étoient les seuls qu'ils » craignissent. Les Pisans, à qui le tort appar» tient, sont en effet très-odieux aux (iéuois. » Sur celte réponse, le roi fil mellre à lerre les » malades dont plusieurs moururent; savoir:le » seigneur Maréchal, chevalier; le seigneur S., » et beaucoup d'autres. Mais plusieurs restèrent » avec le roi, tels que Philippe, frère du comte de » Vendôme; Jean de Corbeil, chapelain, et cent » autres de moindre condition. Le roi envoya, » pour garder les malades débarqués, Guillaume » Breton , huissier de la porte, et Jean d'Auber» gcuville, garde de la porte. Il resta huit jours » dans le port, sans sortir de ses vaisseaux. Les » barons ne se firent pas long-temps attendre; il » en arrivoit tous les jours, tels que le roi de » Navarre, le comte de Flandre, le comte de » Saint-Paul, le seigneur légat, Jean de Urela» gne, et plusieurs autres. Le samedi et le diroan» che suivant, ils vinrent trouver le roi el il se

» tint un grand conseil

» Le mardi suivant, veille de saint Arnonld. » tous partirent ensemble du port, et, le jeudi, » entrèrent, vers la neuvième heure, dans la » rade de Tunis. A notre aspect plusieurs naturels » s'enfuirent dans (es montagnes, pleins d'élon» nemeut. Ils ignoroient sans doute entièrement » que nous dussions arriver. Ce même jour, le u roi fit descendre l'amiral dans les galères pour » aller au port et voir a qui apparlenoient des » vaisseaux qui y mouilloient. L'amiral en trouva » quelques-uns qui apparlenoient aux Sarrasins. » il s'en saisit; mais, comme ils étoient vides, il » les relâcha. Il y avoit aussi des vaisseaux mar» chands qu'il laissa libres. En s'avançanl lou» jours, il débarqua sans aucun obstacle, filsa» voir au roi qu'il avoit pris terre, et le pria de lui » envoyer des secours. Le roi fut un peu troublé » à celte nouvelle. Il dil qu'il n'avoil point en» voyé l'amiral pour prendre terre; el, appelant » son chambellan, il lui commanda d'assembler les » barons pour les consulter là-dessus. Parmi ceux » qui se trouvoient le plus près, les uns furent » d'avis qu'on envoyât des secours, les autres » soutenoienl au conlraire que celle manière de » prendre terre n'éloit pas bonne. Le seigneur » de Pressigny dit au roi : « Si vous voulez, sire, » que chacun fasse du mieux qu'il pourra, lais» sez chacun descendre et prendre terre où il » pourra. » Après plusieurs débats, il fut arrclc

» que Philippe d'Evreux et le maître des Ilallis9 taires iroient trouver l'amiral, et que, suivant t ce qu'ils verraient, ou ils le ramèneroienl ou

• enverraient demander des secours pour débar

• quer pendant toute la nuit; les envoyés ramenè■ rentl'amiral. Plusieursnesavoient s'ils dévoient « blâmer ce retour, car le vendredi matin un ; urand nombre de Sarrasins arrivèrent de tous < côtés sur le port. Mais le roi ayant convoqué

> de nouveau son conseil, il Tut décidé qu'on dé» barqueroit, ce qui s'exécuta, au nom du Sei

> gneur, la galère du roi précédant un peu les aui 1res. On prit terre, grâce à Dieu, mais avec ) si peu d'ordre,que, suivant l'opinion commune,

une centaine de braves guerriers auraient cm) péché, ou du moins rendu Tort difficile le dé

> harquement tel qu'il s'opéra. Cependant les nô11res, ne trouvant point de résistance, campèrent i dans une Ile qui leur offrit deux issues. Elle a

> plus d'une lieue de longueur, et de largeur plus i de trois portées de ballisle. L'eau de la mer

l'entoure de deux côtés; on jugea qu'on n'y

> Irouveroit point d'eau douce. Aussi éprouvàmes

> nous plus de mal sur terre que sur mer. Queli ques-uns des nôtres s'avancèrent le samedi, jusqu'à une tour qui étoit voisine et où il y i avoit de l'eau douce dans des citernes. Mais ils

• rencontrèrent des Sarrasins qui tuèrent plusieurs d'entre eux. Cependant quelques soldats servants s'emparèrent de la tour. D'autres Sarrasins qui survinrent les enveloppèrent et les auraient enfermés dans la tour, si le roi n'eût envoyé à leur secours le seigneur Lancclot, Radulphe de Trapaui et plusieurs autres. Ceuxci auraient été suivis d'un plus grand nombre, si tous les chevaux eussent été débarqués, et si ceux qui I'étoient déjà n'avoient pas été tellement fatigués et harassés qu'à peine pouvoientils se soutenir. Il y eut, ce jour-là , un grand combat entre les Sarrasins et les nôtres; on se battit, non de près, mais de loin; car les Sarrasins n'osoient approcher de nous. Ils sont armés de lances dont ils frappent en fuyant ou en passant; ils tuent les chevaux et noD les cavaliers; ils tuent aussi tous ceux qui sont à pied et errants. Cependant il y eut dans ce combat peu de morts de part et d'autre. On délivra enfin ceux qui étoient dans la tour et on les fit revenir.

» Nous restâmes le dimanche dans l'Ile, mais le défaut d'eau douce nous força d'en sortir. Le lundi, veille de la Madeleine, l'armée s'avança vers le château de Cartilage, distaut de celle Hc d'environ une lieue. Dans sa marche, elle reprit la tour que nous gardons encore; grand nombre de Sarrasins, qui étoient au*environs, prirent la fuite. On campa dans une vallée où il y a une infinité de puils qui servent à l'arroser, et de là, on avoit accès au port, ou aux vaisseaux ou au château. Le mardi, des mariniers vinrent camper auprès du roi, et lui dirent qu'ils se faisoieut forts de lui livrer le château de

c D. H., T. i.

» Cartbagc, s'il vouloil leur donner quelques trou» pes de secours. On délibéra sur celle proposi» lion , et il fut décidé qu'ils se tiendraient prêts, » eux et leurs machines. Le jeudi suivant, ils » vinrcul lous préparés. Le roi leur donna quatre » bataillons: savoir : ceux de Carcassonne, de » Chàlons, de Périgord et de Beaucaire, et d'au» 1res gens de pied. Le roi et les autres barons, » formant jusqu'à dix-sept bataillons, s'avancèrent » contre les Sarrasins pour garantir la troupe » qui alloit assiéger le château, et pour enipé» cher les ennemis qui étoient en grand nombre, » soit de fondre sur elle, soit d'approcher du » fort. Que vous dirai-je de plus? Les mariniers, » secondés par les quatre bataillons, cscaladè» rent le château , à la vue des Sarrasins qui res» tèrent immobiles; ils mirent en fuite ou tuèrent » deux cents hommes de la garnison et autres Ita» bitantsdu château dont plusieurs se cachèrent. » Aucun des nôtres ne fut blessé. Il n'y eut » qu'un pauvre marinier de tué. Après la prise » du château de Carthage, ceux qui purent sortir » par des souterrains emmenèrent des vaches et » d'autres animaux, à la vue des nôtres qui ne » voulurent pas les poursuivre, parce qu'ils n'a» voient point encore reçu d'ordre. Dans ce chà» teau, plusieurs Sarrasins se cachent encore dans » des retraites ou des caves souterraines, et tous » les jours on tue ceux qu'on peut trouver. D'au» Ires ont élé étouffés par le feu dans des caver» nés, et ceux qui y restent périront de quelque » autre genre de mort. Sans la mauvaise odeur » qu'exhalent les cadavres, le roi aurait logé dans » le château ; pour le moment, il a envoyé l'ordre » d'enlever ces cadavres. On dit ici que celui qui » est maître de Carthage l'est bientôt de (oui le » pays, mais nous ne croyons point à ce dicton » populaire, parce qu'il arrive tant de Sarrasins, » et de tant de côtés, et ils inquiètent tellement » les nôtres, que quelquefois on crie aux armes » deux fois dans le jour. Mais les Sarrasins n'o» sent approcher du gros de notre armée; ils se » contentent de tuer ceux qu'ils trouvent seuls » ou errants ou qui les attaquent. Cependant on » croit qu'ils ont plus perdu des leurs que nous » des nôtres. Quand nous les poursuivons, ils » fuient; quand nous nous retirons, ils nous at» taquenl avec leurs lances. On attend, pour les » poursuivre loul-à-fait, que le roi de Sicile, qui » doit venir de jour en jour, soit arrivé. Notre roi » lui avoit envoyé de Sardaigne, pour le presser de » partir; le frère Amauri des Hoches est déjà » venu et nous a annoncé que le prince doit bien» tôt arriver. Le rai lui a envoyé de nouveaux » députés, et l'on espère que d'ici à six jours il » sera ici. Du reste i sachez que je me porte bien. » Je souhaite apprendre qu'il en est de même de » vous et de mes autres amis. Le roi, ses enfants » et les princes jouissent d'une lionne santé.

» Fait au camp sous Carlhage, le dimanche d'a» près la fèle de l'apôtre saint Jacques. »

Seconde Mire. — « Je ne vous dirai rien de l'é

23

» lal présent de la cour; ceux qui s'en retournent » avec le corps de notre roi d'heureuse mé» moire, vous en diront assez. Lorsque j'étois » occupé à vous écrire, et que j'étois sur le point » de terminer ma lettre, on m'a annoncé que le » vaisseau qui devoit transporter les corps de cet » illustre roi et de son fils le comte de Nevers, et » mettre à la voile le vendredi malin, ne partira » que dimanche. J'ai appris aussi que le neveu » de Thihauld, maître des ballistaires, qui sera » chargé de la présente, doit partir sur un vais» seau qui fera voile vendredi. Je me suis donc » levé de grand matin, et, comme j'avois de » la chandelle, j'ai ajouté ce qui suit à ma let» tre. Apprenez que notre roi Louis , de Irès-fi» dèle mémoire, est mort lundi matin, jour de la n saint Barthélemi, vers la neuvième heure. Le » roi de Sicile est arrivé à la môme heure, et n'a » pu parler à son frère qui avoit déjà rendu l'âme » lorsqu'il est venu dans son camp. Le trouvant » mort, il s'est jeté, en pleurant amèrement, à » ses pieds. Après avoir fait une prière , comme » l'attestent ceux qui étoient présents, il s'est » écrié en versant un torrent de larmes : « Mon » seigneur! mon frère! » Et il lui a baisé les pieds. » Notre roi a choisi Saint-Denis pour le lieu de sa » sépulture et l'église de Ko va union t pour celle de » son fils, le comte de Nevers; car il ne vouloit » pasqueson filsfût ensevelidans l'église de Saint» Denis où il n'y a que les rois de déposés. Il vou» loit aussi qu'on fîl à ce prince un grand service. » Vous aurez bientôt, comme je le pense, de » plus amples détails sur cela et sur d'autres » choses.

» Apprenez aussi que jeudi, le roi de Sicile a » fait mettre dans un petit lac qui s'etend jusque » près de Tunis, quelques vaisseaux légers et bai> teaux plats qui devoient, disoit-on, servir à une » expédition. Pendant qu'on les tiroil sur le ri» vage pour les lancer dans le lac, une foule de » Sarrasins se sont rassemblés pour défendre le » lac et s'opposer à l'opération. Ils étoient en K plus grande force et en meilleur ordre que de » coutume. A cette vue, le roi de Sicile fit armer » ses gens. Il envoya secrètement l'ordre aux ba» rons de s'armer aussi, et chacun d'eux sortit » avec sa troupe. Le comte d'Artois parut le pre» mier; il fut suivi du roi de Sicile et de son fils, » Philippe de Monlfort; tous trois se précipitèrent » sur les Sarrasins, et en renversèrent un si » grand nombre qu'ils en couvrirent la terre jus» qu'à une demi-lieue. Les autres Sarrasins furent » mis en fuite dans un moment. Cependant plu» sieurs d'entre eux, espérant se rallier dans » leurs barges, se jetèrent dans le lac et s'y noyè» rent, parce que leurs mariniers avaient retiré les » barges par crainte. Il y en a qui estiment jusqu'à » cinq cent mille ( quingenta millia" ) le nombre » des ennemis tant tués que noyés. Dans cette

"Nous croyons qu'il faut lire : quinquaginta miliia (cinquante mille).

» affaire, nous avons perdu notre cher Arnolphe » de la Cour-Ferrand, l'amiral et d'autres dont » vous apprendrez bientôt les noms. Quant à » notre roi Philippe, vous saurez qu'il a eu un » second accès de fiêvre, et qu'on craignoit beau» coup pour ses jours. Mais il a eu une sueur qui » a été de bon augure pour sa convalescence. Plu» sieurs pensent que personne ne peut conserversa » santé dans le pays de Tunis, parce que le petit » nombre d'hommes forts et robustes qui y sont » tombés malades, reviennent avec peine à leur » premier état de santé. Ils languissent plutôt » qu'ils ne vivent sur celte terre maudite, et cela » n'est pas étonnant. L'ardeur- du soleil est si » grande, la poussière si incommode, le vent si » impétueux, l'air si corrompu, l'odeur des cada» vres si infecte, il y a tant d'autres inconvé» nienls trop longs à détailler, que les persounes » en santé y éprouvent quelquefois l'ennui de la » vie. Aussi croit-on que notre roi Philippe re» tournera bientôt dans ses états. »

» Mandez à l'abbé de Saint-Denis ce que vous » jugerez convenable des choses que je vous écris. » Excusez-moi auprès de lui de ce que le prompt » départ du messager ne m'a pas permis de lui » écrire non plus qu'aux autres. Portez-vous bien » et long-temps dans le Seigneur.

» Fait au camp près de Carlhage, le jeudi avant » la nativité de la Vierge. »

Troisième lettre. — « Quoi que vous soyiez ins» truit, je pense, de l'état de notre roi et de toute » l'armée chrétienne, je veux cependant vous » écrire ce qui est venu à ma connoissanee, pour » que vous ne m'accusiez pas de négligence ou de » désobéissance. Vous saurez d'abord que le roi » et la reine, et le seigneur Pierre, frère du roi, » sont maintenant bien portants, etqueje puisaus» si, grâce à Dieu, me mettre au nombre de ceux » qui sont en bonne santé ; j'aurai un grand plai» sir d'apprendre que vous y èles de même. Vous » avez peut-être entendu parler delà paix qui a » été conclue entre le roi de Tunis et nos rois et » barons; je crois donc devoir vous en entretenir. » Je vous ai déjà écrit, si je m'en souviens bien, » qu'au commencement de la guerre le roi de Si» cile avoit prié nos barons de ne rien entrepren» dre contre le roi de Tunis, jusqu'à ce qu'ils » eussent de ses nouvelles. C'était, sans doute, » parce qu'il étoil déjà question de paix entre ces » deux rois et du rétablissement du tribut dû par » le roi de Tunis. J'en ai depuis acquis la certi» lude par un chevalier du roi de Sicile qui a été » deux fois envoyé au roi de Tunis pour ce sujet. » La négociation en éloit venue au point que le » roi de Tunis conscutoit à payer tribut au roi de » Sicile, pour le temps de son règne; mais le roi » de Sicile demandoit les arrérages dus depuis le » temps de Mainfroi et de Frédéric. La négocia» lion duroit encore quand notre armée entra » dans le royaume de Tunis. C'est pour cela que » le roi de Sicile écrivit à nos barons, comme je .» viens de vous le dire. Lorsqu'il fut arrivé à

« AnteriorContinua »