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INDICATION ANALYTIQUE DES SOURCES ET DES DOCUMENTS.

MEMOIRES DE HENRI DE VALENGIENNES.

Dans le monde ancien et dans le inonde du moyenâge, dans les époques les plus fécondes en grandes œuvres, vous ne trouverez rien de plus attachant, de plus magnifique, que la conquête de Constantinople par les Français et les Vénitiens. Un prêtre de Neuilly prêche la croisade; toute la fleur des guerriers de France se lêve, et Venise, alors reine des mers comme aujourd'hui l'Angleterre, couvre les eaux de l'Adriatique de la plus belle et la plus nombreuse flotte qu'elle armât jamais. En ce temps-là, un jeune empereur proscrit s'en allait redemandant son trône; la croisade contre les Tures usurpateurs du saint tombeau, devient une croisade contre un prince usurpateur d'une couronne. Mais que d'événemens imprévus, que de révolutions rapidement accomplies! Comme la destruction va vile quand elle se prend à de vieux empires corrompus! Dans un court intervalle, cinq empereurs passent du trône au cercueil, ou du trône à l'exil; Bysance, malgré ses bonnes murailles et ses quatre cent mille habitants, est deux fois conquise par nos chevaliers, et des gens qui croyaient ne se détourner que pour un moment du chemin du pèlerinage, fondent un empire et se distribuent l'antique héritage de cent rois de l'Orient. Quels hommes que Beaudoin de Flandres et son frère Henri, le doge Dandolo, Boniface de Monlferrat, Ville-Hardouin, Conon de Bethune! Quand on suit toute cette grande histoire, on croit lire des récils fabuleux, et si nous voulions mettre en parallèle les héros de ces narrations épiques avec les hommes de notre âge, nous dirions d'eux ce qu'Homère dit des héros de l'Iliade comparés aux hommes de son temps, moins forts et moins habiles aux grandes choses. L'empire français d'Orient tomba après une courte durée, faute d'hommes, faute d'habitants. On sait quelle multitude de pèlerins suivait les armées de la première croisade; si les compagnons de Godefroi avaient pris Constantinople, le nouvel empire eût pu se peupler de trois ou quatre cent mille Européens; cette France d'Orient eût été pleine d'avenir, et sans doute que les destinées de l'Asie auraient par là complètement changé. Mais les guerriers franes qui soumirent Bysance n'avaient point de peuple à leur suite, et à cette époque l'enthousiasme des croisades était déjà singulièrement affaibli. Cet empire français, fondé avec tant d'éclat par des mains de géant, finit vite et finit sans gloire; ses premières pages sont de l'épopée, ses dernières, de la mauvaise chronique; c'est le Bhin qui se perd dans les sables, selon la belle image de Mon

C. D. M., T. I.

tesquieu; c'est le Granique plein de gloire qui disparaît tout-à-coup dans un marais sans nom.

Il est impossible de ne pas suivre avec intérêt le spectacle de ces rapides conquêtes de nos chevaliers, aujourd'hui surtout que des révolutions parties d'Europe, menacent de faire et d'accomplir contre l'empire musulman ce que notre Xni" siècle fit contre l'empire grec. Nous ne rapporterons point ici tous les récits, tous les témoignages historiques relatifs à cette époque; la narration de Henri de Valenciennes, dont il sera question plus tard, est la seule que nous ayons cru devoir donner textuellement, parce qu'elle renferme beaucoup de faits et qu'elle est fort peu connue; quant aux autres narrateurs, nous nous contenterons de les caractériser et d'en donner une idée suffisante, sauf à en extraire parfois quelques passages des plus curieux.

Commençons par le moine Gunlher *, dont nous avons eu déjà occasion de parler dans notre notice sur Ville-Hardouin. Gunlher, témoin oculaire, a vu ou entendu tout ce qu'il raconte ; ses jugements et ses récils doivent être précieusement recueillis par l'histoire. En lisant Ville-Hardouin, on sait quelles étaient les pensées des princes et des chevaliers; en lisant le moine chroniqueur, on connaît l'opinion du clergé de la croisade et de la foule des pèlerins. Lorsque Gunlher expose les raisons qui amenèrent les armes des Français contre l'empire gree, il insiste surtout sur les secrets desseins de la bonte divine qui preparait le retour des Grees à la sainte Eglise universelle; il trouve juste que cette nation soit punie par la perte de tous ses biens, afm que les pèlerins s'enrichissent des depouilles des superbes. Après avoir parlé du premier siège de Constantinople et de la fuite de l'usurpateur, Gunlher donne un récit très étendu des événements qui suivirent; il s'arrête à peindre : 1« les embarras du jeune Alexis pressé d'un côté par les Latins, ses alliés, qu'il fallait satisfaire au nom de la foi jurée, de l'autre, par la nation grecque qui lui reprochait de la dépouiller et de la vendre au profit des étrangers ; 2« la situation critique de l'armée française qui, après la mort du jeune empereur qu'elle a fait, se voit réduite à la disette et au désespoir, à la nécessité de tenter à tout prix la conquête d'une capitale défendue par de bonnes murailles et par quatre cent mille habitants; puis viennent quelques détails militaires qu'on ne trouve ni dans Ville-Hardouin,

'Recueil de Canisins, tome III.

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SUfl LA FONDATION DE 1-'empire LATIN Dli CONSTANTINOI'LE.

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ginale du chroniqueur Henri; sa narralion a de la netlelé el de la couleur; il y a dans les descriptions et les peintures du chevalier plus d'habilelé littéraire qu'on a coutume d'en trouver chez les hons chevaliers de ce temps-là. Le récit de la victoire remportée par l'empereur français contre Burille ou Borylas, roi des Bulgares, est un morceau dont le lecteur sera surtout frappé. L'importance et la nouveauté des faits, de nombreux traits de mœurs rendent Irès-allachante la lecture des Mémoires de Henri de Valenciennes. C'est toujours avec des paroles d'amour que le chroniqueur parle de l'empereur Henri; tout, jusqu'à sa noble contenance, jusqu'à son armure, excite l'admiration de l'historien; on sent qu'il n'a point vu sans orgueil un prince de son pays à la tète de ce nouvel empire; c'est le patriotisme qui lui a fait prendre la plume, et le chroniqueur semble dire à chaque page: réjouis-toi, Valenciennes, car tes enfants ont accompli de grandes choses I Le chroniqueur Henri peut être regardé comme le continuateur de Geoffroy de Yille-Hardouin; plusieurs fois il parle du maréchal, et ce qu'il nous en dit complète ce que nous gavons sur l'illustre champenois. Le nom de Coi>on de Béthune est aussi un des noms qui figure ni dans les Mémoires de Henri de Valenciennes; là , comme dans les autres récils contemporains, Conon est l'homme éloquent de l'armée française; il porte la parole dans les grandes négociations , et presque toujours son noble el beau langage triomphe des esprits les plus rebelles,

comme Ulysse el Nestor dans l'armée des Grecs. La fin des Mémoires de Henri nous manque; on peut croire que son récit s'étendait jusqu'à la mort de l'empereur Henri (1216).

Nous ne nous arrêterons point à comparer entre eux Henri de Valenciennes et Geoffroy de Ville-Hardouin; leur manière de raconter est si différente, leur physionomie se ressemble si peu, que le leeleur le plus vulgaire peut le sentir. Naïve simplicité, noble bonhomie, briêveté, précision , tel est le caractère de Ville-Hardouin: Henri de Valenciennes n'a rien de tout cela. L'historien, ou plutôt le panégyriste de l'empereur Henri, écrit avec enthousiasme, s'arrête avec complaisance sur les plus petits faits, et se délecte au récit des victoires de ses compatriotes: il parle de religion comme un dévot pèlerin , et de guerre comme un chevalier: on trouve une certaine imagination dans ses descriptions et ses peintures. L'œuvre dictée par Ville-Hardouin est une œuvre toute militaire, toute chevaleresque; la narration de Henri de Valenciennes, tout en demeurant fidèle à l'exactitude historique, se montre avec la libre el poétique allure d'un roman du moyen-àge. Nous avons cru devoir traduire ce récit, parce qu'il n'aurait pas élé intelligible pour tout le monde. Toutefois nous avons cherché à conserver, autant que nous avons pu, les vieilles tournures de l'original. Les Mémoires de Henri de Valenciennes ne se trouvent point dans les collections de nos prédécesseurs.

DE L'HISTOIRE DE VILLEHARDOUIN,

D'APRÈS

LES MÉMOIRES DE HENRI DE VALENCIENNES.

C'EST DE IIENR1, LE FRERE L'EMPEREOUR RAUDU1N, COMMENT IL FU EMPEREOUR DE CQNSTANTINORLE APRÈS SON FRÈRE RAUDUIN QUI DEMEURA DEVANT ANDRINOPLE.

1. Henri De Vai-enciennes dist que, puisque li hom s'entremet de biel dire et de traitier, et il en est graeyés de tous discrés et autorisiés, bien se doit à cou travailler que il en sierehe le vou de sa grace par traitement de plaine vérité; et pour ce voelt-fl dire et traitier chelle chose dont il ait garant et tiesmoing de vérité, od les prudommes ki furent à la desconfiture de Henri l'empereour de Constantinoble, et de Burile, et voet que li bounours que nostre sire fist à l'empereour illoec et à chiaus de l'empire, soit seue communaument ; car Henris vitoël à oëltous les fais ki là furent, et sot tous les consaus des haus homes et des barons; si dist en son premerain commenehement: Quant nostre sire voit que li hom et la feme sont en péehié et il tournent à repentanebe, et puis vont ù lavement de coufiession, plourant en vraie repeutauche de coer et soupirant, donkes esteut-il

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TOUCHANT HBXRl, FRÈRE DE L'BMPEREUR RAUDOUIN, QUAND IL FUT EMPEREUR DE C0NSTANT1N0PLE, APRÈS QCR LEDIT RAUDOUIN EUT SUCCOMRÉ DEVANT ANDRINOPLE.

1. Moi, Henri de Valenciennes, suis d'avis que lorsque quelqu'un s'entremet de bien dire et de raconter, et qu'il a pour cela les talents et qualités nécessaires, doit travaillera rechercher sur toutes choses la pleine vérité. Aussi veux-je dire et traiter ce dont j'ai été témoin, et que je peux garantir, touchant les prud'hommes qui se trouvèrent a la déconfiture, que Henri, l'empereur de Constantinople,n< dcBurile. Je veux aussi que les honneurs, que notre Seigneur y fit à l'empereurel aux grands de l'empire, soient connus du public. Car moi Henri, je vis de mes propres yeux tous les faits qui eurent lieu là, el sus tous les conseils des hauts hommes el barons. Je dirai d'abord en commençant, que quand notre Seigneur voit que l'homme et la femme sont eu péché el tournent à repentanee, puis vont se purifier par la confession, pleurant el soupirant en vrai repentir de cœur, il leur accorde en conséquence les largesses de sa grâce et

sour laus la largbcehe de sa grace et de sa majesté; et quant il voit k'il s'atournent à malisse en persévérant eascun jour plus et plus en loimauvaise errour, dont en prent il si cruel venganebe comme nous trouvons en la divine page de sainte eseripture. Non pour quant, au juer, ne ou rire, ne ou solacyer ne gist mie tous li maus; ne tous li biens ne regist mie d'autre part ou plourer, ne ou simple abyt porter, anchois se gist au coer de chaseun. Et Diex, ki set et voit apertement les reputailles des coers, rend à chaseun sa déserte selonc le divin jugement. Mais pour cou que je ne voel mie que il à aucun tort ou anui soit de tant traitier sor mon prologue, est-il mestier que jou retourne à traitier ceste oevre, dont Diex me prest par sou plaisir, sens, forche et discresion dou parfournir.

2.Il avint, eou dist Henris, à une Pentecouste, que li empereres estoit à séjour en Constantinoble, tant que nouvelles li vinrent que Comain estaient entré en sa terre, et Blacois, et mult mau-menoient sa gent. Dont fist erraument li empereres semonre ses os; et quant elles furent

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de sa majesté. Quand, au conlraire, il voit qu'ils se tournent à malice, en persévérant chaque jour de plusen plus dans leur mauvaise erreur, il en prend une cruelle vengeance, comme nous le trouvons dans les divines pages des saintes Écritures. Le mal ne gist pas dans le jeu, ni dans le rire, ni dans les ébats qu'on peut prendre; et d'aulrc pari, le bien ne gist pas dans les pleurs ni dans les habits simples qu'on peul porter; mais bien au cœur de chacun, et Dieu qui sait et voit aperlement les replis des cœurs, rend à chacun ce qu'il mériteselon son divin jugement ; mais comme je ne veux causer ni torl ni ennui à personne par un Irop long prologue, il faut que je revienne à celte œuvre que Dieu veut bien que j'exécute, en me prêtant le sens, la force et la discrétion qu'elle exige.

2. Or il advint, dis-je, qu'à une Pentecôte, l'cmpercurélant à Constantinople, nouvelles arrivèrent que lesComansct les Bulgares étoient entrés sur ses terres et maltrailoient fort ses peuples. Aussitôt l'empereur donne ordre de réunir ses armées, el quand elles furent assemblées, il commanda que tous les guerriers sortissent après lui et exécuassamblées, il commanda que tout s'en ississent après lui, et il fisent son commandement. Puis fist tant li empereres que il vint à toute s'ost en un prés (1) ki sont par delà Salembrie; si commanda s'ost à logier, et tant atendi iloec que tout furent assamblé, poi s'en faloit. Adont se mut de Salembrie, et chevaucha li empereres tout adies avant contre Comans et Blas; et tout adies croissoit li os de jour en jour. Que vaut che? Tant erra que il vint en uns prés par delà Andrenople. Et dont primes fut toute sa gent parvenue, si se Iogièrent. Lors prisent conseil que il iraient vers Blaque pour requerre la force et le aide d'un haut homme, qui avoit nom Esclas, et estait en guerre contre Burille qui ses cousins germains estoit, pour cou que cil Burille? li avoit tolue sa terre en traïson; et s'il pooient avoir l'aide de celui, il envaïroient Burille seurement. Lors commanda li empereres que li os chevauchast, come cil ki avoit muh grant désirier de trouver Burille son anemit; car Johannis ses oncles li avoit ochis son frère l'empereour Bauduin, dont il fut moult trèsgrant domages à la geut de Flandres et de Heinau. Que vous diroie-je? Li empereres vint Berna; là dormirent la nuit; et quant ce vint à lendemain que li solaus fu levés, Burille lor vint en larechin et lor fist une euvaïe; car de

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lassent ses ordres; ensuite l'empereur fit si bien, qu'il arriva avec toute son armée dans des prés qui sont par delà Sélyvrée; il commanda alors qu'on logeât l'armée, et il attendit tant que tous furent réunis, peu s'en falloit. L'empereur partit donc de Sélyvrée et chevaucha tout droit contre les Comans et les Bulgares et l'armée s'augmentant de jour en jour. Quoi de plus, enfm t il marcha tant qu'il vint en une plaine par delà Audrinople. Dès que toute l'armée y fut arrivée, elle s'y logea; lors on prit conseil qu'on iroil vers les Bulgares pour requérir la force et l'aide d'un haut personnage nommé Esclas (Asan, roi des Bulgares), lequel étoit en guerre contre Burille, un de ses cousins germains, parce que ce Burille lui avoit enlevé sa terre par trahison; et si l'on pouvoit avoir aide de cet Esclas, on envahirait Burille plus sûrement. Alors l'empereur commanda que l'armée 6e mit en marche, parce qu'il avoit un très-grand désir de trouver Burille son ennemi; Johannice, oncle du dit Burille, ayant occis son frère Baudouin ; ce qui fulun très-grand dommage pour la gent de Flandre et de Hainault. Que vous dirai-je? L'empereur vint à Berna. On y dormit la nuit, et quand vint le lendemain que le soleil fut levé, Burille vint se

(1) Nous avons vu ces prairies au nord-ouest de Sélyvree; elles sont traversees par une rivière qu'on passe sur un pont de trente-deux arches. (Voyez la Corres[o idanre d'Orient, lomc II.)

toute nostre gent n'avoit plus de armés fors que l'avant-garde et l'ariére-garde. Qui dont fust là, mult péust voir asprement paleter les uns contre les autres et bierser. Et pour cou que nostres gens n'estbient encore confiessés, s'il auques en furent espoenté, chou ne fu mie trop grant merveille; car se tout cil ki sont en Roménie fuissent encontre Burille, et il eusttout son pooir, et l'empereour eust en s'aide tous cheux qui furent en che pais de France, de Flandres et de Normendie , n'y porroient-ils rien conquerre, si Diex ne lor aidoit proprement.

3. Uns chevaliers de Helemes, ki avoit à nom Liénars, preudom durement, et de mult trèsgrant pooir, pierchut tous premiers loergoel et le beubant ki estoit en iaus, et comment il bersoient cruelment la nostre gent. Si mist arrie-dos toute couardise, et se féri en iaus l'espée traite ; mais non pourquant, pour cou qu'il assambla sans commandement, li preudome de l'ost disent k'il avoit fait un fol hardement, et que nus hom ne l'en devoit plaindre, se il li meschéoitdt cheste emprise. Que vaut çou? Il n ot point de sieute; si eust esté nris et retenu sans faille, si l'empereres ne fust; car par la grant courtoisie de son coer et par son grnnt hardement en prist la rescousse de son home.

4. Quant li empereres vit que Liénars ne pooit

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crètement et fit une irruption. De tous nos gens, il n'y avoit plus d'armés que l'avant-garde et l'arrièregarde. Qui fut là put voir les uns se battre contre les autres: comme nos gens ne s'éloient pasencore confessés, ils furent épouvantés; et ce ne fut en merveille; car si tous ceux qui sont en Romauie eussent été contre Burille, et s'il eût eu toutes ses forces, l'empereur, quand même il aurait eu à son secours tous ceux de France, de Flandre et de Normandie qui sont dans ce pays, n'aurait rien pu y conquérir, si Dieu ne l'eût aidé visiblement.

3. Uu chevalier de Uélèmes qui avoit nom Liénars, prud'homme courageux et de très grand pouvoir, aperçut le premier l'orgueil et la fierté qui étoieut eu eux cl comment ils battoient cruellement les nôtres, à coups de traits. Mettant de côté toute couardise, il tomba l'épée nue sur eux; mais parce qu'il fit cela sans commandement, les prud'hommes de l'armée disoieut qu'il avoit fait une folle entreprise, et que personne ne l'en devoit plaindre s'il lui eu mésarrivoil. Quoi de plus? il n'avoit point de suite; il eût été pris et retenu sans doute, si l'empereur ne fût arrivé; carayaut égard à la grande courtoisie de son cœur et à sa grande hardiesse, il entreprit de secourir son homme,

4. Quand l'empereur vit que Liénars ne pouvoit échapper à la mort ou à la captivité, il monta sur un sien cheval noir; puis le piqua de l'éperon et s'avança vers un Bulgare; et venant à l'approcher, eseaper sans mort ou sans prison, il monta sur un sien cheval morel, puis le hurta des espourons, et s'adrecha vers uns Blas. Si com il vint à l'approchier, il le fieit parmi le costé de la lanche, si que li fers en parut d'autre part; et cilki le cop ne pooit soustenir, ehiet à terre, com cil ki ne pot mais. Moriaus fu navrés en deus lieus. Et quant cil qui Liénars tenoient virent venir l'empereour tout embrasé de ire et de mautalent, il ne l'ont cure de attendre, anchois li ont guerpi Liénars, et s'en sont parti li uns ça et li autres là. Non pourquant Liénars fu navrés en la main, ne sai de sajete ou d'espée. Et lors li dist b: empereres iréement : «Lié- nars! Liénars! se Diex me saut! ki-c'onques » vous tient pour sage , je vous tieng pour un p fol; et bien sai que jou meismes serai blasmés « pour vostre afaire. » Ensi com vous avez oi fu Liénars rescous par la main l'empereour; et li empereres meismes y alla auques folement armés; car il n'a voit de garnison pour son corps a celui point, fors que un tout seul gasigau; non pourquant il desconréa tous les Blas que il à ce point consievi. Et pour cou que il otpaour et doute que ses chevaus ne fust u mors u mebaigniés, il s'en est tourné le petit pas, le pignon el puing tout ensanglenté; et à son cheval reparoit auques k'il estait esperounés par „ besoing, car li sanc li raioit par audeus les costes, et ossi estoit-il navrés en deus lieus. Mais

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il le frappa de sa lance au flanc, de manière que le fer sortit de l'autre «Hé. Le Bulgare, qui ne put soutenir le coup, tomba à terre comme quelqu'un qui n'en peut plus. Le cheval noir fut blessé en deux endroits, el quand ceux qui tenoient Liénars virent venir l'empereur embrasé de colère et de fureur , ils n'eurent garde de l'attendre, et laissant Liénars, ils s'en allèrent les uns d'un côté, les autres d'un autre. Liénars fui pourtant blessé à la main, mais ne sais si ce fut d'une flèche ou d'un coup d'épée. El l'empereur lui ditalors en courroux: « Liénars! » Liénars! Dieu me sauve! Si quelqu'un vous tient » pour sage, moi je vous tiens pour fou; elbien, sais » que moi-même serai blâmé pour votre affaire. » Ainsi, comme vous avez oui, Liénars fut secouru parla main de l'empereur, et l'empereur lui-même y alla aussi follement armé, car il n'avoil pour se garantir le corps qu'un seul gasigan. Néanmoins, il mal mena tous les Bulgares qui éloient là; el comme il eut crainte et doute que son cheval ne mourût ou ne fût estropié, il revint au petit pas, sa lance à la poignée éloit ensanglantée. On vnyoit que son cheval avoit été vivement éperonué, car le sang lui couloit sur les côles et il éloit aussi blessé en deux endroits. Mais ceux de la suite de l'empereur ne savoicul encore où il éloit allé, et ils en éloient fort dolents et fort déconcertés. Pour leur donner

à peine savoient encore cil de la compagnie l'empereour où il estait alés, si en furent mult dolant et mult descouforté; et pour iaus donner reconfort, lor dist-il k'il fuissent tout àseur.

6. Mais quant Pieres de Douai le vit, il s'en vint tout droit à lui, et se li dist : « Sire, sire, teus » hom com vous iestes, et qui tans preudomes » avez à garder et à gouverner come vous avez, » ne se doit mie si folement partir de ses gens » com vous en iestes partis à ceste fois. Or, sire, » regardez donkes que se vous y fuissiez, par » aucune mesaventure, ou mort ou pris, ne fuis» siens-nous pas tout mort u tout déshounouré? » Oil, se Diex me saut. Nous n'avons chi autre » fermeté ne autre estandai t fors tant seulement » Dieu et vous. Or vos dirai bien une chose que » jou voel bien que vous sachiez. Se vos une » autre fois vous vous enbatiez en autre tel » point, dont Diex vous gart et nous aussi! » nous vous rendomes chi endroit tout çou que » nous tenons de vous. »

6. Quant li empereres entent comment Pieres de Douay le va reprimandant pour son hounour, si li respondi mult de-bon-airmeut: Pieres, « Pieres, bien sai que jou i alai trop folement. » Si vous pri que vous le me pardonez, et je u m'en garderai une autre fois. Mais çou me » flst faire Liénars, ki trop se enbati folement; » si l'en ai plus laidengiet et dit de honte que » je ne deusse; et non pourquant, se il i fust

du reconfort, il leur dit qu'ils fussent rassurés.

5. Mais quand Pierre de Douai le vit, il s'en vint tout droit à lui et lui dit: « Sire, sire, un homme » comme vous, et qui avez tant de prud'hommes à » garder et à gouverner, ne se doit point si fol» lemenl séparer de ses gens, comme vous aveu » fait celle fois. Or , sire , voyez donc que si par » malheur, vous eussiezété pris ou tué, nous n'eus» sions pas nous-mêmes été tous tués, ou tous dés» honorés? Oui, Dieu me sauve! nous n'avons » d'autre force et d'autre étendart que Dieu et » vous. Or je vous dirai unechosequeje veux bien » que vous sachiez. Si une autre fois vous vous » exposiez à un pareil danger, dont Dieu vous » garde et nous aussi, nous vous remettrions aus» sitôt toul ce que nous tenons de vous. »

6. L'empereur entendant comment Pierre de Douai le réprima iidoit pour son honneur, lui répondit débonnairemçnt : « Pierre, Pierre, bien sais que » j'y suis allé Irop follement, aussi je vous prie de » me le pardonner, et je m'en garderai une autre » fois. Mais ce Liénars qui s'étoit follement avancé » en est la cause. Aussi je l'en ai blâmé et je lui » en ai fait plus de honte que je ne devois. Cepen» dant s'il y fût resté, c'eût été pour nous trop vi» laine chose; car la perte d'un tel prud'homme » que lui, eût été un dommage sans ressource, el

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