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s'y trouva très-heureux ; il partageait sa vie entre les soins champêtres, auxquels il n'entendait rien, l'étude, et madame de Warrens. Aucun importun , ne venait les y troubler, excepté deux jésuites, dont l'un était leur confesseur. Rousseau avait cependant dès ce moment des doutes sur l'enfer ; ces doutes l'embarrassaient beaucoup ; il serait réellement bien désagréable d'aller en enfer unique· ment pour avoir cru qu'il n'y en avait point JeanJacques chercha donc un moyen de se délivrer de ses doutes et de savoir à quoi s'en tenir. Il se plaça vis-à-vis d'un arbre, une pierre à la main, et prêt à lancer la pierre, après une fervente prière à Dieu, il dit : si cette pierre touche l'arbre, je croirai qu'il n'y a point d'enfer ; si elle manque l'arbre, je croirai qu'il y en a un. Heureusement il avait pris la précaution de choisir un gros arbre et de se placer très-près; la pierre frappa l'arbre, et Rousseau resta convaincu toute sa vie qu'il n'y avait point d'enfer. · ' . ! Voilà donc Rousseau tête-à-tête avec madame de Warrens dans la petite maison des Charmettes, partageant sontemps entre l'amour, l'étude et les soins champêtres. Il gagna des vapeurs à force d'être heureux, et, ce qu'il y a de plaisant, c'est qu'écrivant trente ans après cette partie de son histoire, il en paraît comme étonné. Ces vapeurs devinrent très-fortes. Un jour qu'il rangeait une table, il éprouva un mouvement extraordinaire ; il crut que son cœur allait s'élancer de sa poitrine, que ses

vaisseaux allaient se briser. Depuis ce moment, son tempérament a changé : plus de nuits paisibles, plus de calme dans le pouls ; une, palpitation de cœur presque continuelle, tel fut son état le reste de sa vie, et l'altération du tempérament en produisit une dans son caractère, qui devint plus ardent et plus passionné. · - • - - · La fortune de madame de Warrens était si bornée, elle avait fait tant de projets, protégé tant de gens, que ses 2000 livres de pension, saisies souvent par des créanciers, suffisaient à peine à sa subsistance. Cependant, quoiqu'elle eût une maison à la ville, elle avait pris une campagne par complaisance pour Rousseau, et cette campagne, loin d'être un objet d'économie et de revenu, avait été une augmentation de dépense. Cela donnait quelque scrupule à Rousseau, qui trouvait qu'il n'était pas trop moral de réduire à la mendicité une femme qui avait tant fait pour lui. Ce scrupule n'aboutit qu'à quelques voyages entrepris par lui pour se procurer quelques places, voyages inutiles, pour chacun desquels madame de Warrens lui faisait un petit équipage, ce qui augmentait encore la détresse COIIlIIlUlI16, A la fin ses vapeurs devinrent si fortes, que madame de Warrens crut devoir conseiller à Rousseau de quitter la maison des Charmettes, où ils n'avaient pour compagnie que deux jésuites, leurs confesseurs ; elle lui proposa d'aller consulter les médecins de Montpellier. Il partit, et à peine

eut-il quitté ce séjour délicieux, qu'il se trouva presque guéri. Après quelques jours de voyage, il

rencontra une femme encore jeune et jolie, et un

vieux marquis voyageant pour sa santé, et trèsmauvais plaisant. Ce marquis s'avisa de supposer, dès le premier jour, que Rousseau était amoureux de la dame, mais que son respect l'empêchait de montrer toute sa passion, et il lui fesait entendre qu'avec moins de respect il serait plus goûté. Ces manières intimidèrent tellement Rousseau, qui s'imagina que l'on voulait lui faire une déclaration ridicule pour se moquer ensuite de lui, qu'il

fallut absolument qu'un jour, pendant que le mar

· quis fesait sa méridienne, la dame le menât hors de la ville (c'était à Valence ou Montelimart), dans · un petit bois, et là s'expliquât d'une manière excessivement claire sur la preuve d'amour à laquelle elle avait le plus de confiance. Rousseau la trouva infiniment plus ardente que madame de Warrens, et jugea qu'à tout prendre, c'était meilleure jouissance. Il profita de l'occasion pendant quelques jours, et promit à sa damé, qui était de Bourg-St.' Andéol, d'aller passer l'hiver avec elle. Il est bon de savoir que dans tout ce voyage Rousseau s'appelait M. Dunning, Anglais, quoiqu'il ne sût pas un mot de cette langue, et que la dame de Bourg-St.| Andéol, qui vit encore, apprendra en lisant ces mémoires que le Dunning Anglais qu'elle a presque violé il y a quarante ans, est l'illustre Jean-Jacques, Rousseau a mis son nom en toutes lettres, apparemment par reconnaissance, ou de peur que Dieu, à qui il destine ce beau livre, ne pût pas le deviner. Il resta quelques mois à Montpellier. Il prévint madame de Warrens qu'il passerait l'hiver à BourgSt-Andéol, afin d'étre plus près de sa chère maman (cette galanterie n'est pas dans les mémoires, mais dans les lettres imprimées) Cependant il lui prit des remords ; il trouva qu'il n'était pas trop juste d'employer l'argent de madame de Warrens à se divertir avec une autre. D'ailleurs, la dame de Bourg-St-Andéol avait une jolie fille, dont Rousseau était sûr de devenir amoureux. Il prit donc le parti très-sage de retourner à Chambéry, et il ne se crut pas même obligé d'avertir la dame de BourgSt-Andéol qu'il avait changé d'avis. Rousseau part donc pour Chambéry, annonce son arrivée, et s'attend que suivant son usage, madame de Warrens aura préparé une petite fête pour le recevoir. Point du tout, il trouve tout tranquille dans la maison ; il monte en tremblant à la chambre de madame de Warrens. Ah ! te voilà, petit, j'èn suis bien aise, fut toute la réception ; elle n'était pas seule, un garçon perruquier était auprès d'elle ; Rousseau l'avait déjà rencontré dans la maison ; alors il y était établi, et Rousseau apprit par'la bonne madame de Warrens qu'il avait succédé à Claude Anet. Rousseau voulut hasarder une représentation sur ce qu'un cœur qu'il croyait à lui . .. Mais, mon ami, lui dit madame de Warrens, vous étiez absent. Elle lui proposa ensuite de vivre comme du temps de Claude Anet, mais Rousseau ne put s'y résoudre ; il se jeta aux pieds de

madame de Warrens, prit le ton d'un héros de

roman, dit qu'il ne voulait point, par un indigne partage, déshonorer l'autel où il avait sacrifié, avilir l'objet de son adoration et de son amour. Madame de Warrens forcée de choisir, préféra le perruquier. C'est à cette époque que Rousseau s'écrie : Ame céleste, qui es actuellement dans le sein de Dieu, pardonne si j'ai révélé tes faiblesses ; sois sûre que s'il a existé des femmes plus chastes, du moins il n'y a jamais eu d'âme plus pure. Cela est beaucoup mieux dit, mais en voilà le sens, et j'ai retenu les mots essentiels que je souligne. Peu de temps après cette aventure, Rousseau fut placé à Lyon comme gouverneur des enfans de M. de Mably, frère de l'abbé de Mably ; on lui donna le soin de la cave. Dans cette cave il y avait du vin d'Arbois très joli, qui devint trouble ; Rousseau se chargea de l'éclaircir et manqua son coup; mais le vin gâté pour les autres ne l'était pas pour lui, il en volait de temps en temps des bouteilles qu'il buvait en secret, mangeant des gâteaux et en lisant un roman ; car quelque bon que pût lui paraître du vin volé, il lui était impossible de le boire sans gâteaux et sans livres. Les bouteilles accumulées dans sa chambre le trahirent, on lui ôta la clef de la cave. Peu après, ayant eu le bonheur de trouver un moyen nouveau de noter la musique, il quitta M. de Mably, et après avoir été prendre

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