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affectaient d'ignorer que ces deux grands hommes se rendaient une égale justice dans le temps même que ceux qui osaient les juger leur refusaient les qualités qui distinguent le plus éminemment le genre de leur talent. Gluck admirait les chants heureux et faciles de son rival, la clarté de son style, l'élégance et la vérité de son expression ; il avait vu ses succès en Italie surpasser ceux qu'il y avait obtenus lorsqu'il essaya pour la première fois, sur le théâtre de Naples, son nouveau système dramatique dans l'opéra d'Orphée. La sagacité de l'esprit de M. Piccini lui avait fait sentir également que le

nouveau point de vue sous lequel Gluck envisageait une action dramatique chantée, le mélange des chours avec le dialogue des principaux interlocuteurs, la marche plus rapide de la scène, le développement des sentimens que devaient faire naître les différentes situations d'un drame intéressant, ne pouvaient qu'étendre la carrière de l'art musical. Il n'avait jamais douté qu'en soumettant les procédés de cet art aux principes de la bonne tragédie, il n'en résultat de plus grands effets, un intérêt plus attachant, des caractères plus variés, une expression plus vraie et plus profonde ; que Gluck enfin rappelait la musique à l'emploi sublime qu'en avaient fait les Grecs sur leur théâtre, ce théâtre fait pour servir de modèle à tous les autres.

. Mais ce n'était guère en Italie que

M. Piccini pouvait rencontrer un poètep ropre àservir son génie. Les sp.ctateurs de Naples et de Rome

étaient trop accoutumés à ne vouloir trouver dans un opéra que de beaux airs, et cependant c'est au moment même où il fut appelé en France qu'un poète italien lui avait promis un opéra d'Iphigénie en Aulide d'après ces nouveaux principes. Malheureusement pour Piccini, et long-temps avant son arrivée en France, M. Marmontel avait prononcé dans l’Encyclopédie que l'introduction de la tragédie sur le théâtre de l'Opéra était impraticable, qu'elle ne servirait qu'à confondre les genres, qu'elle était destructive de l'art musical, et que Quinault nous avait laissé les seuls modèles de poëmes qui pussent convenir à cet art. Ce qui était encore bien plus fort que ces assertions imprimées dans l'Encyclopédie, c'est que M. Marmontel attendait M. Piccini avec sept à huit opéra de će poète trop dévigré par Boileau et par trop loué par les écrivains de ce siècle. Ce fut avec le poëme de Roland, réduit en trois actes, que M. Piccini eut à lutter contre un rival qui venait s'emparer de la scène lyrique par un succès dont il n'y avait pas encore eu d'exemple; ce fut avec ce poëme, dont l'action est insignifiante et presque ridicule, que l'Orphée de Naples se vit condamné à descendre dans l'arène et à combattre un rival armé de la superbe tragédie d'Iphigénie en Aulide. Le succès qu'eut Roland appartint en entier au génie de M. Piccini, et celui d'Atys prouva qu'il ne manquait à ce grand compositeur, pour égaler la gloire de son rival et même la surpasser, que des poëmes dont le fond fût plus intéressant, la coupe et la marche plus dramatiques. Celui de Didon, dans lequel M. Marmontel voulut bien enfin déroger à ses principes, justifia universellement l'opinion que tous les bons esprits avaient déjà conçu des talens de M. Piccini.

osons

Nous ne nous sommes permis cette petite digression que parce qu'elle servait à mettre dans un plus beau jour l'hommage désintéressé que M. Piccini vient de rendre à son rival, dont le parti a si longtemps traversé ses succès, et qui fut le prétexte d'une persécution dont il a pensé être la victime. Nous

le répéter à la gloire du chevalier Gluck, puisque c'est l'aveu même de M. Piccini, le thédtre lyrique doit à ce grand compositeur ce que la scène française doit à Corneille, et nous croyons qu'en s'exprimant ainsi M. Piccini a parlé le langage de la postérité ; c'est à des hommes de génie comme lui qu'il appartient d'en être les interprètes. Mais ce que ne pouvait pas dire M. Piccini, ce que pensent les hommes les plus éclairés, et ce que confirmera sans doute cette même postérité dont l'équité plaça Phèdre et Athalie au rang des premiers chefsd'ouvre de tous les théâtres, c'est que si la révolution faite par le chevalier Gluck sur notre scène lyrique, si le caractère de son génie, l'aspérité de ses productions, le sublime de ses idées, l'incohérence, la trivialité, osons le dire, de celles qu'il leur fait succéder quelquefois, offrent des traits de la ressemblance la plus frappante entre lui et le père du théâtre français, il u'est pas moins vrai que

l'Opéra doit à Piccini ce que la scène française doit à l'inimitable Racine, cette pureté, cette élégance continue de style, cette sensibilité exquise qui caractérise si particulièrement l'auteur de Phèdre, qui manquait également à Gluck et au grand Corneille, et qui fait le charme des compositions de M. Piccini, comme elle fera éternellement celui des vers de Racine. Peut-être est-ce encore une chose assez digne d'être remarquée, que comme le grand Corneille n'a jamais été mieux loué qu'il ne le fut par Racine dans le discours

que
celui-ci
prononça

à l'Académie française pour la réception de Thomas Corneille et de M. Bergeret, c'est aussi de son émule et de son rival Piccini que le chevalier Gluck a reçu l'éloge le plus digne d'honorer sa mémoire.

Lettres écrites de Lausanne, première partie. Caliste,

ou suite des Lettres écrites de Lausanne, deux petits volumes in-8vo.

Ces lettres sont de madame de Charrière, née de Theuil*, d'une des plus anciennes familles de Hollande; elle a fait dans sa première jeunesse, il y a quinze ou vingt ans, un conte fort original intitulé le Noble. Le premier volume des Lettres écrites de Lausanne offre plusieurs peintures de meurs et de caractères, où l'on trouve beaucoup de finesse et de vérité, mais dont les détails sont quelquefois minutieux et de mauvais goût. L'histoire de Caliste nous a paru d'un ton fort supérieur; quoique ce soitlerom an

* M. de Charrière avait été le gouverneur de son frère.

d'une fille entretenue, elle n'a rien dont le sentiment le plus pur puisse être blessé, et nous connaissons peu d'ouvrages où la passion de l'amour soit exprimée avec une sensibilité plus vive, plus profonde et dont l'intérêt soit tout à la fois plus délicat et plus attachant.

Février, 1788. M. de Rhulière vient de publier des Eclaircissemens historiques sur les causes de la révocation de l'édit de Nantes et sur l'état des protestans en France depuis le commencement du règne de Louis XIV. jusqu'à nos jours, tirés des différentes archives du Gouvernement. Un vol. in-8vo. de 384 pages.

Il prouve d'une manière très-évidente, grâce aux documens les plus authentiques, quoique ignorés de la plupart de nos historiens, qu'au moment où Louis XIV. prit les rênes du gouvernement, il fut bien éloigné de concevoir le dessein d'anéantir le protestantisme dans son royaume, ainsi que

l'ont prétendu tour à tour ses détracteurs et ses panégyristes ; qu'à l'époque même où la dévotion eut sur les sentimens de ce monarque la même influence qu'avait eue apparavant l'amour des femmes et celui de la gloire, il n'eut jamais la volonté de priver les protestans de son royaume des droits de leur état civil; que la révocation de l'édit de Nantes, cet acte du pouvoir arbitraire qui fit à la France une plaie si sensible, n'embrassait point alors à ses yeux toute l'étendue de l'injustice et des désordres qui en furent la suite ; qu'enfin cette violation manifeste

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