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riches, ni pauvres; la probité a beaucoup d'amis, la fraude aucun. Ils disaient des vainqueursd'Olympie : Gloire à eux, s'ils eussent pris autant de peine pour une victoire. Un Athénien traitait les Spartiates d'ignorants : Nous le sommes en effet, répliqua l'un d'eux, car nous seuls n'avons appris de vous rien de mauvais. Archidamidas, à qui l'on demandait combien ils étaient de Spartiates, répondit : Autant qu'il en faut pour tenir au loin lesméchants. A un roi qui portait aux nues la bonté de Charilaiis, il repartit: N'est pas bon gui Vest aussi pour les pervers. Un Spartiate, envoyé au satrape Tissapherne pour l'inviter à préférer l'amitié de Lacédémone à celle d'Athènes, s'expliqua en deux mots; mais, comme l'ambassadeur athénien se jetait dans de longs discours, celui de Sparte présenta au satrape deux lignes, l'une droite, l'autre tortueuse, aboutissant au même point, en lui disant: Choisis. Un autre ambassadeur s'en vint avec une harangue interminable réclamer des vivres aux Spartiates :Nous avons oublié le commencement, répondirent-ils, nous n'avons pas compris le milieu, la fin ne nous plaît pas. Il revint alors avec des sacs vides, et dit à l'assemblée : Remplissez-les (1).

Les divertissements eux-mêmes ne consistaient qu'en exercices Jeui, de force. Dans les fêtes publiques, les vieillards chantaient :« Nous « avons en petit nombre frappé d'effroi de grandes armées; nos « poitrines furent pour Sparte des murailles invincibles. Mais l'âge « nous appesantit désormais; Sparte honorera les tombeaux de ses « généreux défenseurs. »

Les jeunes gens répondaient alors d'un ton joyeux : «Qui nous « surpasse en valeur? Les combats ont pour nous le charme de la « danse d'Ionie. A la fleur de l'âge, notre âme est embrasée de « l'amour sacré de la patrie. »

Et des voix enfantines reprenaient: « Laissez passer quelques « années, et la patrie alors saura ce que vaudront en nous le désir « de la gloire et le courage guerrier (2). »

Leur instruction se réduisait presque uniquement à savoir par instruction, cœur des vers d'Homère, de Terpandre et de Tyrtée; ils abandonnaient tout ce qui était art aux esclaves, ou à cette portion du peuple qui ne pouvait porter la chevelure longue comme les hommes libres. Quel commerce pouvait avoir un pays où les étrangers et l'argent étaient exclus, et qui avait si peu de besoins"?

(1) Durant la guerre de Napoléon contre l'Espagne, Lefèvre envoyait dans Saragosse assiégée un billet avec ce seul mot : Capitulation! Palafox en expédiait un autre avec ceux-ci: Guerre au couteau!

(2) Pldtarque, Vie de Lycurgue, 31.

Les seules occupations des Spartiates, en temps de paix, étaient donc la chasse, la gymnastique, et les discussions dans les leschés ou salles d'assemblée. Il ne leur était pas possible d'y employer l'art du rhéteur ni les sophismes des logiciens. Non-seulement ils bannirent Archiloque pour avoir écrit une maxime entachée de lâcheté, mais la corde que le musicien Timothée avait ajoutée à la lyre fut coupée par les éphores : ils pouvaient dire comme les Locriens: Celui qui veut se signaler peut s'en aller ailleurs. Religion. Les sacrifices étaient peu coûteux, les funérailles très-simples; toutes les statues des dieux étaient armées, jusqu'à Vénus, et les héros, Ulysse, Agamemnon, Lycurgue, recevaient les honneurs divins. Sparte avait la manie des oracles, et ses rois s'en prévalaient souvent; les éphores, de leur côté, passaient quelquefois les nuits dans le temple de Pasiphaé (1), et se faisaient ensuite prophètes. Tous les neuf ans, ils choisissaient une nuit bien claire et se mettaient à contempler le ciel; s'ils voyaient alors une étoile se transporter d'un endroit à un autre, ils mettaient le roi en accusation , comme coupable de lèse-majesté divine, jusqu'à ce que l'oracle de Delphes le réintégrât. Le culte de Mars y resta cruel; car on lui immolait des victimes humaines, mais plus souvent un chien.

Les principales fêtes des Spartiates étaient celles de Bacchus, dans lesquelles les femmes se disputaient le prix de la course; celles d'Apollon Carnéen, durant lesquelles on mangeait sous des berceaux de feuillages, et où les joueurs de cithare se disputaient le prix; les Hyacinthies, dont deux jours étaient consacrés à pleurer Hyacinthe, le favori d'Apollon, et le troisième à se réjouir. Il était défendu de prier pour soi seul, et l'on devait demander aux dieux de protéger les hommes de bien. Cette prière était digne du peuple le plus austère et le plus avare de paroles: Donnez-nous un esprit sain dans un corps sain (1); de même que cette autre : Au bien joignez le beau. sucrre. Une pareille nation ne devait ni craindre la guerre, ni fuir la mort; tout homme libre, âgé de vingt à soixante ans, était enrôlé pour porter les armes. L'infanterie formait sa principale force; les moins vaillants servaient comme cavaliers. Point de murailles autour de Sparte, point de machines pour la défendre. Archida

(1) Déesse fatidique, Tille d'Atlas, adorée à Thalames dans l'Éleuthéro-Laconie, où elle rendait des oracles par la voie du sommeil.

(2) Juvénal en a fait ce beau vers: Orandum est ut sit mens sana in corpore sano. ( Sat. X, 356. )

mus, en voyant une machine de guerre, s'écria : Désormais, adieu valeur! Qu'aurait-il dit de notre stratégie moderne?

Lycurgue prescrivit aux Spartiates de ne pas faire longtemps la guerre au même ennemi, afin qu'il ne pût apprendre leur tactique. Ils étaient distribués en cinq régiments (jxopai pour fwïpai), nombre des tribus, chacun de quatre bataillons (W/ot ), composés de huit pentécostyes ( itevirrixoaTÛsi;) ou seize énomoties ( svwjAouoti), c'est-à-dire compagnies. Ils avaient pour armes la pique, la lance, une épée courte, un large bouclier orné des lettres initiales de leur pays natal et de leurs propres devises. Un d'eux y peignit une mouche de grandeur naturelle, en disant : J'irai assez près de l'ennemi pour qu'il la voie.

Ils s'habillaient de rouge pour le combat, peignaient leurs cheveux avec soin et se couronnaient de feuillage, comme le font encore les Allemands. Arrivés à la frontière, ils sacrifiaient à Jupiter et à Pallas; ils emportaient un tison pris aux autels paternels pour le sacrifice que le roi faisait d'une chèvre le jour de la bataille : celui-ci entonnait alors sur l'air de Castor un chant que tous les soldats répétaient en chœur. Sans demander combien étaient les ennemis, mais où ils étaient, ils marchaient au son de la flûte: usage qu'ils furent les premiers à adopter, ainsi que le vêtement uniforme. Le roi se tenait au milieu de cent braves, obligés de défendre ses jours. Ils ne poursuivaient pas les vaincus, ne les dépouillaient pas et ne suspendaient pas dans leurs temples les trophées pris sur l'ennemi. Celui qui prenait la fuite était plus à plaindre que s'il fût mort : il fallait, durant un temps donné, qu'il restât debout exposé à la vue de l'armée; il ne pouvait plus se montrer sur la place, ni aspirer aux emplois, ni se marier; il devait se lever, même à l'arrivée d'un enfant ; s'il se servait d'huile ou de parfums, il était puni par le bâton.

On a dit des Spartiates : Est-il étonnant que des gens pour qui la vie a si peu d'agréments affrontent la mort avec intrépidité? En effet, leur ville était un camp où tout avait pour objet d'éteindre le sentiment de la personnalité et d'identifier l'individu avec la patrie. De là, cette absence totale d'ambition qui permettait à Pédarète, repoussé du grand conseil, de se féliciter de ce que Sparte comptait trois cents citoyens qui méritaient sa préférence (1). Athènes promettait des monuments à ses grands citoyens; Rome,

(1) C'est ainsi qu'on le raconte généralement; mais nous ne trouvons aucune magistrature de trois cents citoyens à Sparte. 11 y avait, il est vrai, trois cents hippagrètes, bataillon d'élite, obéissant à trois chefs dont chacun choisissait cent braves. Il se pourrait que le mot de Pédarète se rapportât à ceux-ci.

des couronnes; Odin, les belles Valkyries, attendant les braves dans leurs palais resplendissants; Mahomet, les caresses des houris; Sparte, rien. Trois cents de ses défenseurs tombent aux Thermopyles; elle y place une pierre avec cette inscription: Ils ont fait leur devoir.

Il semble que Lycurgue ait reconnu combien les privations et les sacrifices unissent plus fortement les hommes que ne le font les plaisirs et les jouissances. C'est pour cela que la patrie est plus chère lorsqu'elle est malheureuse ou menacée; c'est pour cela que les moines sont d'autant plus attachés à leur ordre que la règle en est plus austère. S'il voulut préserver sa cité des désordres dont les autres villes de la Grèce étaient le théâtre, et la garantir contre l'invasion étrangère, il réussit; car, durant quatre siècles, aucune altération notable ne s'y fit sentir, même au milieu des bouleversements des États voisins. Mais, si le but d'une législation doit être, non la stabilité, mais le perfectionnement de l'individu et de l'espèce, on ne pourra louer Lycurgue d'avoir formé un peuple ignorant, farouche, orgueilleux; de l'avoir maintenu barbare au milieu d'une civilisation si brillante, comme une caserne de soldats dans une cité florissante. Triste liberté que celle d'un pays où le boire et le manger, le vêtement, les entretiens, bien plus, l'amour conjugal et le soin des enfants, étaient réglés par la loi! Quelle pouvait être la civilisation d'un peuple proscrivant cette compassion qui honore l'homme bien mieux que la plus fière impassibilité?

Que dire du traitement des esclaves? Les ilotes étaient la chose de l'État, qui pouvait les exploiterà son gré. La guerre le mettait-il en péril, on les armait. Quelqu'un d'entre eux se faisait-il remarquer par sa belle taille, sa physionomie expressive, son intelligence, il était égorgé, et son maître payait une amende. Voulait-on enseigner aux jeunes gens la tempérance, on faisait entrer dans la salle du banquet un ilote ivre, dont les gestes dégoûtants et les discours désordonnés rendaient l'ivresse repoussante. Leur nombre s'était-il trop accru, on envoyait les jeunes gens s'exercer à la chasse en poursuivant ces malheureux, qu'ils massacraient par divertissement sur le sol arrosé de leurs sueurs. Et ces bêtes humaines étaient deux cent mille! On en expédia une fois deux mille pour aller secourir Brasidas, et l'on n'en eut plus de nouvelles.

Toute la législation de Lycurgue a pour but de conserver la pauvreté, en proscrivant les arts et l'industrie, c'est-à-dire, ce qui nécessairement entraîne l'oisiveté et les maux qu'elle engendre. Il faut des esclaves pour cultiver les champs; or, comme ces infortunés, qui vivent tranquilles et ne tuent pas leurs enfants maladifs se multiplient, on enverra les jeunes gens les chasser comme des bêtes féroces et les massacrer. Il faut des guerriers et des chasseurs; on jettera dans un abîme les enfants trop faibles de constitution pour le devenir. Telles sont les conséquences d'un principe funeste : législation barbare, qui veut faire de l'homme un sauvage sanguinaire, et qui produit en effet la misère, l'ignorance, la superstition, la violence.

Tout législateur qui condamne un peuple à se renfermer dans un cercle déterminé lecorromptd'avance. Lycurgue avait bien ordonné de ne faire la guerre que pour se défendre, et de ne point avoir de flotte pour éviter la tentation d'aller en course; mais une nation dont l'unique étude avait pour objet la vigueur du corps devait soupirer après toutes les occasions de l'exercer, après les hasards de la guerre, qui seulerompait la monotonie d'une existence pénible. Et alors avec quel acharnement, avec quelle autorité, elle dirigeait ses expéditions militaires! L'horreur qui nous saisira à raconter les trahisons dontMessène futvictime, les massacres commis àAthènes, où, disait-on, plus de personnes auraientpéri en huit années de paix, sous la hache du bourreau , qu'en vingt ans de combats ( Xénophon ), l'infâme traité d'Antalcidas et la guerre de Thèbes cette horreur sera une protestation généreuse contre ceux dont les paroles ou les actes proclament que la force est tout dans le monde.

CHAPITRE VI.

SPARTE ET MESSÈNE.

Lycurgue disposa sa ville natale sur le modèle d'un camp militaire, où la paix aurait été méfiante, ombrageuse, où la vie aurait été une initiation à la guerre; puis il enjoignit aux Spartiates de vivre en paix. Il était naturel qu'ils ne lui obéissent pas; aussi à peine avait-il cessé de vivre qu'ils engagèrent contre les Arcadiens et les Argiens des combats qui durèrent de 873 à 743, et des guerres encore plus mémorables contre Messène (1).

Les Messéniens, bien que de race dorique, avaient pris les ''J,«g Spartiates en haine depuis l'instant où, dans le partage du Pélo

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