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s'accumulèrent dans un petit nombre de familles, au point qu'on finit par ne compter que sept cents propriétaires. Au lieu de monnaie d'or ou d'argent, dont il défendait l'usage, il mit en circulation de grosses pièces de fer si pesantes qu'il fallait une paire de bœufs pour traîner la valeur de dix mines (1). Tout luxe, tout art d'agrément fut banni; la maison et les meubles ne durent être faits qu'avec la hache et la scie. Aussi Léotychidas, voyant à Corinthe des solives incrustées et dorées au plafond de son hôte, s'informa si la nature les produisait ainsi. On se réunissait par classe à des tables de quinze couverts chacune (çeiSkia), plus pauvres que frugales, où l'on consommait, sur des planches en chêne, du pain, du vin, du fromage, des figues, que l'on apportait de chez soi. On ne devait boire que pour se désaltérer, et le poisson ou tout autre mets appétissant était défendu : les chairs des sacrifices étaient données aux jeunes gens; les hommes mûrs avaient le brouet noir, sorte de bouillie faite de farine torréfiée. Un roi de Pont, en ayant goûté, la trouva très-désagréable : Mais nous, lui dit un Spartiate, nous avons une sauce pour l'assaisonner, la course par monts et par vaux sur les rives de l'Eurotas.

Dans ces banquets, on devait s'entretenir de choses sérieuses, et un vieillard intimait à chacun la défense de rien répéter des questions qu'on y agiterait. Les hommes seuls y assistaient; ainsi les mœurs ne pouvaient s'adoucir par la conversation des femmes, et les citoyens avaient à supporter une double dépense, une pour le repas public et l'autre pour celui de la famille dans leur maison. Le roi Agis, revenu vainqueur des Athéniens, fit prier qu'on lui envoyât sa portion, qu'il voulait manger ce jour-là avec sa femme; le polémarque lui refusa sa demande.

Comme on tenait à ce qu'il y régnât une cordialité confiante, avant d'admettre un nouveau convive à une table, on recueillait les voix, qui se donnaient avec des boulettes de pain; une seule écrasée , signe d'improbation, suffisait pour l'exclure.

Une tunique de laine qui n'arrivait pas au genou, et, par-dessus, un manteau grossier; une chaussure faite d'un cuir épais, un bonnet cylindrique, de longs cheveux tombant des deux côtés du visage, un bâton recourbé à la main, excepté quand ils se rendaient à l'assemblée, tel était l'ensemble du costume des Spartiates.

Lycurgue avait à choisir entre deux partis : restreindre les besoins ou multiplier les moyens d'y satisfaire; il s'arrêta au pre

(1) Environ 900 francs.

mier. On pourrait le comparer à un général d'armée tout occupé de se procurer des soldats robustes, sans souci de leur moralité et de leurs affections. Il veilla, par ce motif, à ce que les mariages ne fussent pas précoces, c'est-à-dire que l'homme devait, à ce qu'il paraît, être âgé de trente ans et la femme de vingt; les enfants faisaient des huées derrière les célibataires. Le général Dercyllidas entrant un jour au théâtre, un jeune homme refusa de se lever pour lui donner sa place, et lui dit : Tu n'as pas de fils qui puissent un jour me rendre le même honneur.

Afin que la vie domestique ne diminuât point l'affection conjugale , et que ce sentiment fût au contraire ravivé par la difficulté, les hommes mariés couchaient en plein air avec les autres, et allaient trouver leurs femmes à la dérobée; on les honnissait quand ils étaient aperçus. Pour avoir de beaux enfants, ils suspendaient dans les chambres de leurs maisons les portraits de Castor, de Pollux, d'Hyacinthe, d'Apollon; celui qui n'avait pas de fils, ou qui voulait en avoir de plus robustes, amenait à sa femme quelque jeune homme vigoureux. Le roi Archidamus fut condamné à l'amende pour avoir épousé une petite femme Anaxandrias dut répudier sa première femme pour avoir des enfants d'une autre, et cependant la première lui avait donné Léonidas. La race lacédémonienne était donc très-belle; les Maïnotes, qui en descendent, conservent encore le caractère de leurs ancêtres dans leurs formes athlétiques, comme dans leur liberté sauvage et indomptable.

Dans le but d'enlever son prestige à l'imagination, les jeunes Femmes, filles de Sparte allaient demi-nues et combattaient nues au théâtre (1) ; le don le plus précieux de la femme, la pudeur, était ainsi sacrifié. Les courtisanes n'étant pastolérées, le jeune homme aurait dû attendre sa trentième année pour connaître la tendresse et la volupté, comme pour acquérir ses droits de citoyen ; Lycurgue, trouvant le sacrifice trop grand, fit dévier honteusement la nature, en permettant que chacun fît choix d'un jeune garçon, pour lui prodiguer ses soins et son amour. Certains modernes, pour le disculper, prétendent que ces liaisons furent chastes ou qu'elles servirent d'excitation aux vertus du citoyen; mais comment le croire, quand plusieurs anciens philosophes les flétrissent hautement? On pourrait dire seulement que Lycurgue ne les in

(1) Les anciens l'attestent tout d'une voix. Enn.Quir. Visconti, invoquant le témoignage d'une statue qui représente une Spartiate se livrant à l'exercice du pugilat, a soutenu qu'elles combattaient légèrement vêtues. Son argumentation n'est pas convaincante.

fl.

traduisit pas, et qu'il les trouva établies dans les populations d'origine dorique.

Si nous ajoutons que trois ou quatre frères n'avaient parfois qu'une seule femme (1), il sera difficile de savoir ce que signifient les louanges décernées à Lycurgue pour avoir conservé longtemps la pureté des mœurs conjugales. On rapporte qu'un Spartiate, à qui l'on demandait quelle peine on infligerait dans sa patrie à une femme adultère, répondit: Comment pourrait-on trouver à Sparte une adultère? Les femmes mariées sortaient voilées ; elles étaient consultées dans des circonstances graves. A une étrangère qui leur disait : Vous êtes les seules femmes qui commandiez aux hommes, une d'elles répondit: C'est que nous sommes aussi les seules qui mettions au monde des hommes.

Oui, elles avaient raison, si la seule force musculaire suffit pour faire un homme; si la destination de la femme est de courir avec agilité, de lutter avec vigueur, d'exposer sans rougir aux regards de tout le monde les charmes que l'amour seul doit connaître , d'étouffer tout sentiment hors celui de la patrie. A la nouvelle que son fils avait été tué, une Spartiate s'écria : Je savais que je l'avais enfanté mortel. Quand leurs fils partaient pour la guerre, elles leur présentaient le bouclier, en disant : Avec, ou dessus. Une mère, apprenant que son fils avait pris la fuite durant le combat où ses camarades avaient péri, et qu'il arrivait, courut au-devant de lui et le tua, en s'écriant : L'Eurotas ne coule pas pour les cerfs. Une autre dit à son fils : De mauvais bruits circulent sur ton compte; qu'ils meurent ou meurs. Argiléonis, mère de Brasidas, l'entendant vanter par des Thraces comme le plus valeureux des Spartiates: Que dites-vous?il était vaillant; mais Sparte en a beaucoup de plus vaillants que lui. On apprit à une autre que son fils s'obstinait à défendre un poste très-dangereux: S'il succombe, répondit-elle, qu'on mette son frère à sa place. Une mère vole au-devant d'un courrier: Quelles nouvelles. Vos cinq fils ont péri tous. Ce n'est pas ce que je te demande : la victoire est-elle à Sparte ? Oui. Courons rendre grâces aux dieux.

Vertu farouche ! mais les devoirs sacrés de la famille ne dérivent pas des lois humaines. La mère qui punit la lâcheté ou la félonie de son fils fugitif ou traître sera sans doute digne de louange à Sparte; mais la vertu véritable, quelque outragée qu'elle soit, s'élèvera contre cette vertu d'apparat, et maudira une orga

(I) Polïre, tome II, p. 384.

irisation politique dans laquelle la société se détruisait elle-même en foulant aux pieds les liens les plus sacrés. A Sparte les femmes, faute de pouvoir séduire par la coquetterie naturelle à leur sexe, cherchaient à plaire par l'insensibilité ; mais, tout en renonçant aux grâces, elles ne dépouillaient pas leur fragilité. A peine la discipline républicaine vint-elle à se relâcher, que le vice fit irruption au milieu d'elles avec une force irrésistible; diffamées alors dans toute la Grèce, elles furent en grande partie cause des malheurs de leur patrie.

Afin de prouver jusqu'à quel point les institutions peuvent éducation, vaincre la nature, Lycurgue brisa les liens de la famille pour rattacher uniquement l'homme à la patrie. L'enfant né chétif ou contrefait était précipité des rochers du Taygète : exécrable coutume que n'ont pas encore répudiée les Monténégrins de l'IUyrie. Si le magistrat le déclarait digne de vivre, il était baigné dans le vin, et on le plaçait, sans l'envelopper ni le couvrir, dans le bouclier paternel, à côté de la lance, pour que les armes éveillassent ses premières sensations. On l'accoutumait à coucher sur la dure, à marcher dans l'obscurité, à ne se plaindre'jamais. Il était enlevé à sept ans aux affections domestiques et confié aux instituteurs publics, qui élevaient toute la jeunesse spartiate en commun et de la même manière, à l'exception des fils des rois, pour que la trop grande familiarité ne nuisît pas au respect. Tout tendait à rendre ces jeunes gens durs à la fatigue, patients dans la douleur, prompts surtout à obéir. La tête rasée, les jambes et les pieds nus, rien ne venait les récréer dans cet âge des joies sans trouble. Ils devaient marcher les yeux baissés, sans regarder à droite ni à gauche, les mains sous leurs manteaux. Aucune action n'était indifférente; les vieillards, sous la direction desquels les plus capables instruisaient les autres, réprimandaient, louaient, battaient, selon les cas; les éphores veillaient à ce que la sévérité ne se ralentit pas un instant. Au plus fort de l'hiver, on les faisait parfois combattre nus; c'est nus aussi qu'ils se présentaient, comme en Crète, pour disputer le prix dans les jeux publics. A dix-huit ans révolus, ils luttaient dans le Plataniste, jusqu'à ce qu'une partie des lutteurs fût forcée de se jeter dans l'Eurotas; souvent ils en venaient aux mains entre eux dans les places publiques, mais ils devaient faire trêve aux coups dès qu'il survenait un vieillard. Ce respect pour la vieillesse était une grande partie de l'éducation spartiate. Un jour que les diverses nations de la Grèce assistaient aux jeux Olympiques, il se présenta un vieillard aux cheveux blancs qui parcourut les gradins chargés de spectateurs, pour

trouver où s'asseoir, sans que personne se dérangeât pour lui faire une place; mais, quand il arriva aux gradins occupés par les Spartiates, tous se levèrent à l'envi. L'assemblée entière battit des mains, et le vieillard de s'écrier : Tous les Grecs connaissent la vertu, seuls les Spartiates savent la pratiquer.

Sparte offrait à la Diane de Tauride des sacrifices humains, qui se réduisirent par la suite à la flagellation d'un certain nombre d'enfants; c'était pour eux un honneur de ne pas laisser échapper le moindre gémissement pendant qu'on les fustigeait cruellement, au point d'y laisser parfois la vie.

Afin de les habituer à l'adresse si nécessaire à la guerre, on leur permettait le larcin, et ils devaient dérober leur nourriture journalière.Levol, chez une nation pauvre et dépourvue d'arts, n'était pas, aux yeux de Lycurgue, un danger qu'on pût mettre en balance avec les avantages de l'agilité jointe à la ruse prudente. Les délinquants auraient commis une grande faute s'ils s'étaient laissé prendre sur le fait ou convaincre plustard. Un jeune garçon vole un renard et le cache sous son manteau ; on l'atteint, il nie imperturbablement en face de ceux qui l'accusent, et, durant ce temps, l'animal lui ronge le ventre sans qu'il laisse apparaître un signe de douleur.

L'éducation de l'esprit se faisait par les leçons des vieillards, ou bien en écoutant dans les repas la conversation des hommes sensés. Les jeunes gens devaient garder le silence, à moins qu'ils ne fussent questionnés par des citoyens plus âgés ; interrogés sur le mérite ou le démérite d'une action, leur réponse devait être judicieuse, polie, en bons termes et d'une concision adaptée au sujet. Ils se formaient ainsi l'esprit à une perception aussi vive que prompte, à l aconisme, ce style vibrant, précis, qui a pris d'eux le nom de laco?iisme. L'histoire en cite beaucoup d'exemples. Durant la guerre médique, Xerxès ayant envoyé sommer les Spartiates de déposer les armes: Viens les prendre, répondirent-ils. Les éphores, dans la crainte que la garnison de Décélie ne se laissât surprendre, lui écrivirent: Attention! Les Athéniens ayant, après une longue guerre, détruit la flotte commandée par Mindarus, le capitaine spartiate adressa ce message aux éphores: C'en est fait de la bataille et de Mindarus; vite des vivres et des secours. A la fin de la terrible guerre du Péloponèse, Lysandre n'écrivit rien de plus que ces mots : Athènes est tombée. Une longue lettre par laquelle les Macédoniens demandaient à grand renfort de raisonnements le passage à travers la Laconie, obtint pour toute réponse : Non. On demandait au roi Léon oMes peuples étaient le mieux gouvernés pour le bonheur commun'; il répondit: les sujets ne sont ni

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