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Carnéade mérite l'attention de l'histoire pour avoir été envoyé en ambassade, à Rome, avec le stoïcien Diogène et le péripatéticien Critolaus; cette ville entendit alors pour la première fois parler philosophie à la manière des Grecs. Carnéade soutenait le pour et le contre, avec une égale probabilité, et prétendait qu'on ne pouvait dire absolument que Dieu existât, ni que deux choses semblables à une troisième fussent semblables entre elles; le juste et l'injuste étaient, selon lui, synonymes d'utile et de nuisible, attendu que l'homme est naturellement égoïste, et que le vulgaire traite de sot celui qui fait un grand acte de justice, tandis qu'il applaudit, comme l'effet de la sagesse, une grande iniquité. « Les hommes « établirent les droits par pure utilité; ils furent donc différents a selon les mœurs, et changèrent avec les temps. Il n'y a point de « droit naturel, et tous les hommes, comme les autres êtres ani« més, sont portés, par leur nature, à chercher leur avantage. Il « n'existe donc pas de justice, ou elle serait une folie, puisqu'on « se nuirait à soi-même pour s'occuper de faire du bien à au« trui (1). » De pareils enseignements portèrent ombrage au bon sens et à l'intégrité toute pratique des Romains. Caton le Censeur fit renvoyer Carnéade; mais le mauvais grain avait germé parmi la jeunesse.

Ainsi dégénéra l'école de Platon. Celle d'Aristote fut continuée par Théophraste d'Érésus, Dicéarque de Messine, Straton de Lampsaque; mais sa dialectique survivait presque seule, rapetissée à des questions futiles. Le stoïcisme se drapait dans son manteau grossier, tandis que les épicuriens enterraient sous les fleurs l'intelligence humaine et l'activité courageuse, en consolant la Grèce insouciante, de sa gloire perdue, par la satisfaction des sens. Tous, pourtant, se vantaient de descendre de l'école de Socrate, qui avait placé la vertu dans la prudence; or, selon Épicure, la prudence était de se livrer au plaisir; pour Zénon elle consistait dans une v ie austère, et, pour Carnéade, à penser uniquement à son propre intérêt : tant il est vrai qu'elle appartient purement à l'intelligence comme moyen, et non pas à la raison comme fin. Mais, appuyé sur cette base fragile, le grand édifice finissait par se dissoudre; il n'en restait plus qu'un misérable scepticisme, qui attendait la réforme de l'école d'Alexandrie et les sublimes leçons du christianisme.

(I) Lactanck, Div. instit.,y, il. Voilà Hobbes, MandeviUe, Naigeon et compagnie.

CHAPITRE XXIII.

SCIENCES GRECQUES.

Il est clair maintenant qu'ils sont dans une grande erreur ceux qui ne reconnaissent aux Grecs que le mérite du beau dans les arts, puisqu'il est certain qu'ils firent prendre à la philosophie non moins qu'aux' autres sciences un vol très-élevé, en les évoquant du mystère à la liberté. Nous sommes donc, pour notre part, trèséloigné de souscrire à cette sentence absolue deBacon, queles Grecs, semblables à des enfants, savaient babiller, mais non créer (1).

La médecine se réduisait à un pur empirisme en Egypte et dans science l'Orient; elle était, ainsi que toute science, le partage exclusif des prêtres, ou bien certaines familles se transmettaient héréditairement les observations, les vertus des plantes et les trésors de l'expérience, les couvrant d'un secret jaloux, comme une source d'honneurs et de gain. Des observations d'un grand intérêt sur la puissance salutaire de la nature et sur l'efficacité de certains médicaments, purent se multiplier dans les temples, d'autant plus que l'imagination des malades et les habitudes d'une vie simple rendaient les forces naturelles plus actives; c'est de là que nous vinrent les observations les plus anciennes et les plus exactes sur les affections morbides et sur certains remèdes révélés par le hasard ou par l'instinct (2). EnÉgypte, les règles de la science curative, obligatoires pour les médecins, étaient inscrites dans VEtnbros, ou science de la causalité, dont on disait auteur Thoth ou Mercure Trismégiste, et son dieu Esmoun. Croira qui voudra, avec Hérodote et Diodore de Sicile, que tout Égyptien fut tenu,

(1) Erat sapientia Grœcorum professoria et in disputatione ef/usa; quod genus inquisitionis veritati adversissimum est... et certe Grseci habent id quod puerorum est, ut ad garriendum prompti sint, generare autem non possint; nam verbosa videtur sapientia eorum, et operum sterilis. Novum Organum, aphor. LXXI.

(2) Quelques progrès que la médecine ait faits, et bien qu'elle soit devenue réellement une science, les vérités fondamentales trouvées par elle à priori, s'il en est, sont en bien petit nombre. Elle a dû au hasard la découverte du quinquina, de l'ellébore, du mercure, etc. Nous avons mentionné aussi l'instinct, car on sait, par exemple, que ceux qui sont atteints de fièvre putride éprouvent une vive appétence pour les acides, que les harengs flattent les leucorrhéiques, que la dyssenlcrieest caractérisée par un goût prononcé pour le raisin, etc., etc. Voy. Spuesgel, Beylràge sur Geschichte der Mtdiçin.

une fois par mois, de se purger trois jours durant; nous aimons mieux rappeler ici l'éloge que l'on a fait de la sobriété de ce peuple. Nous avons signalé les connaissances étendues de Moïse dans la médecine (1) ; mais la plupart des maladies rappelées dans l'Écriture sainte, châtiments de Dieu, sont guéries par des miracles.

Les prêtres hébreux s'occupaient du traitement de la lèpre, maladie infamante, ce qui les rendait les arbitres du sort des familles. Les samanéens indiens se divisaient en chirurgiens et en médecins, dont les remèdes les plus ordinaires étaient des onguents et des cataplasmes, aidés de formules et de pratiques magiques. Les Babyloniens plaçaient les malades hors de la maison; chaque passant leur indiquait quelque chose à prendre, et tous ne mouraient pas. Les gymnosophistes, au dire de Strabon, possédaient d'excellentes recettes pour faire avoir des enfants du sexe que l'on désirait, et ils trouvaient des gens pour les croire. Les druides étaient aussi médecins chez les Gaulois, et faisaient un usage particulier de la glu et de lasabine, employant l'une contre la stérilité et les poisons, l'autre comme panacée; la cure leur était payée d'avance en offrandes et en victimes, souvent en victimes humaines. Un médecin était entretenu à la cour de Perse; mais il ne savait pas même réduire une luxation, et, sous Darius fils d'Hystaspe, on fit venir de Grèce Démocède, de l'école de Crotone; sous Xerxès, Apollonide de Cos; sous Artaxerce II, Ctésias de Gnide.

Les héros grecs joignaient à leurs autres mérites des connaissances médicales. Sans parler de Thétis qui, pour guérirson fils de ses noires vapeurs, lui conseille de voir des femmes, bien que ses vapeurs soient occasionnées par des femmes, nous savons que Chiron enseigna les vertus des simples à plusieurs d'entre eux, qui pansaient les blessures en se disant fils d'Apollon ou d'Esculape; mais ils rendaient la santé surtout en apaisant par des purifications, des hymnes ou des formules magiques, les dieux leurs ancêtres, dont la colère produisait les maladies. Ils transmirent leurs connaissances à leurs familles, qui les conservèrent comme un héritage précieux et privilégié. Les Cabires do Phénicie , réputés comme médecins, durent y apporter leurs pratiques curatives avec les mystères qu'ils instituèrent, et les Curètes durent faire de même dans la Phrygie. La fable d'Eurydice rappelée des enfers indique peut-être l'habileté médicale d'Orphée, et les ta

(1) Voy. liv. II, page 408.

blettes orphiques, couvertes de signes 'ttiagiques, furent, diirant un certain temps, appliquées sur les malades par ses disciples.

Le plus célèbre des élèves de Chiron fut Esculape f'AmXi)iri>f; ), contemporain des Argonautes : il ressuscita tarit de morts que Pluton s'en plaignit à Jupiter, dont la foudre l'aneantit. Il fut ensuite déifié, et des temples s'élevèrent en son honneur, surtout dans le Péloponèse; il est à croire qu'ils étaient situés dans des lieux salubres et près de sources minérales, où les malades venaient, pleins de foi dans les oracles et dans les purifications, se guérir sous l'inspection des prêtres; si la cure était suivie de succès, ils suspendaient, dans le sanctuaire, des tablettes votives, des inscriptions, de petites figures d'ivoire (1). La doctrine d'Esculape se perpétua chez ses descendants, et les Àsclépiadesde Cnide (2), ayant acquis une grande réputation, for

(1) Plusieurs inscriptions eucharistiques à Esculape, trouvées dans l'Ile du Tibre, ont été publiées par Griiter, dans son Thésaurus, et commentées par Hundertmarck, de Inciemenlis artii medicx per expositionem xyrotorum in vias publicas et templa; Leipzick, 1749. En voici quelques-unes:

« Ces jours-ci, l'oracle conseilla à un certain Caïus, aveugle, d'aller à l'autel « sacré et de prier, puis de traverser le temple de droite à gaucho, de mettre ses « cinq doigts sur l'autel, de lever la main et de l'appliquer sur ses yeux, et il « recouvra aussitôt la vue, aux grands applaudissements du peuple, témoin de « sa guérison. Ces prodiges arrivèrent sous le règne d'Antonin, notre auguste. »

« Le dieu ordonna à Valérius Aper, soldat aveugle, d'aller mêler du sang de « coq blanc avec du miel, d'en faire un Uniment et de s'en frotter les yeux pen« dant trois jours; il recouvra la vue, et en remercia le dieu publiquement. »

« Julien étant dans un état désespéré par suite d'un crachement de sang, et <> abandonné de tous, le dieu lui ordonna d'aller prendre sur l'autel des graines « de pin, de les mêler avec du miel, et d'en manger trois jours, et il guérit et « vint publiquement rendre grâces devant le peuple. >•

« Le dieu prescrivit à Lucius, pleurétique et condamné de tous les hommes, « d'aller prendre de la cendre sur l'autel, de la mêler avec du vin, et de se « l'appliquer sur le flanc, et il guérit, et remercia le dieu publiquement, et la i< peuple se félicita avec lui, »

Ces inscriptions sont d'une époque postérieure, mais nous donnent à présumer que les cas de guérison, dans les anciens temples, étaient relatés à peu près de la même manière.

Voir aussi Gauthier, Recherches historiques sur l'exercice de la médecine, dans les temples chez, les peuples de. l'antiquité; Lyon, 1844.

(2) On attribue aux Asclépiades, descendants d'Esculape, un opuscule intitulé: 'A<jxXeiuâoMv CiYieivà itapa-néXiiaTM, conlenant des préceptes pour la santé, en 21 vers qui ont été imprimés dans le Beytrdge zur Gescfiichte der Literatur, du baron G. C. d'Aretin, t. IX. En voici le sens:

« Si tu veux, voici la table de la bonne santé : — Ne prends chaque jour qu'un seul repas. — Que le repas soit simple, et ne l'aime pas copieux. — Éloigne-loi dés mets et des boissons sans en être rassasié, et livre-toi à un exercice modéré. mèrent une classe à part avec ses mystères et ses initiations. En un mot, la médecine, asservie aux superstitions, ou marchant en aveugle dans l'ornière de la routine, ne méritait pas le nom de science.

Pythagore doit occuper un rang distingué dans l'histoire de la médecine pour l'avoir débarrassée de la superstition et appelée à contribuer aux progrès de la législation et de l'art de gouverner. On lui fait honneur de découvertes physiologiques importantes, notamment sur la génération; il observa que, durant le sommeil, le sang afflue avec plus d'abondance au cœur et à la tête. Alcméon de Crotone donna le premier une théorie du sommeil; il fut aussi l'auteur du premier ouvrage spécial d'anatomie et de physiologie que l'histoire mentionne , ouvrage dans lequel il cherchait à expliquer les phénomènes par l'examen de la structure des parties du corps. Le grand Empédocle, « confident des dieux, devin auquel obéissaient la nature et la mort, » non content de guérir ses Agrigentins de leurs vices moraux, les garantit des épidémies occasionnées par le sirocco (vent de sud-est), en faisant clore une gorge qui lui donnait passage; il assainit également Sélinunte en y amenant de l'eau de source à travers des marais insalubres.

D'autres pythagoriciens cultivèrent la médecine et cherchèrent à la retirer des mains des descendants d'Esculape, sans toutefois proscrire d'abord toutes les formules magiques et les invocations, par suite du système de modifications progressives adopté par eux; mais, quand on accuse l'école de Pythagore d'avoir introduit la doctrine des nombres dans la science médicale, et supposé que la nature avait de la prédilection pour certains chiffres et pour certaines manifestations périodiques, mérite-t-elle vraiment les railleries dont elle a été l'objet ° Nous savons les admirables applications que les pythagoriciens avaient faites de l'arithmétique à la géométrie, à la statique, à la mécanique, au point d'arriver aux éclatantes découvertes d'Archimède et à calculer les

— Couche-toi pour dormir sur le côté droit, et qu'en hiver les boissons glacées te soient odieuses. — Pique-toi la veine craniaque dans l'été, et plutôt la majeure dans les temps froids. — A la nouvelle lune, ne reste pas renfermé; mais, si tu es vieux, observe la pleine lune, et purge ton ventre. — N'aie la bouche ni brûlante ni amère; si elle est sobre, elle n'aura ni sécheresse ni amertume. — Tiens dans l'hiver ton corps, ta tête, ta poitrine et tes pieds enveloppés et chauds. — Ne fais pas usage de fourrures quand le soleil est ardent, et encore moins du poil de chèvre. — Fuis toujours les demeures d'une odeur fétide, mais surtout dans la chaude saison. — De cette manière, et avec Taidc de Dieu, tu éviteras les maladies, »

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