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La vie de l'homme est ou voluptueuse, ou contemplative, ou sociale, et cette dernière seule est moralement bonne. La disposition naturelle, l'éducation, l'habitude, conduisent à la morale. Mais le grand instrument d'éducation est le gouvernement; c'est pourquoi Aristote traite au long de la politique, dans un ouvrage d'une haute instruction.

Comme il l'avait fait pour l'histoire naturelle, il recueillit tous les matériaux qu'il put se procurer, et réunit ainsi cent cinquantehuit constitutions de la Grèce et de l'Italie, afin de demander aux différences pratiques et h l'expérience la preuve des théories de Xénophon, de Platon, d'Hippodamus deMilet, de Phaléas de Chalcédoine. Excluant le droit du plus fort comme fondement du gouvernement , il proclama celui du meilleur, et, d'après les qualités physiques, il établit la supériorité de l'homme sur la femme, celle de l'homme libre sur l'esclave.

Quant aux esclaves, il ne sut pas concevoir que ce qui était la base de la société d'alors pût être injuste. « La propriété est « nécessaire à la vie; parmi les instruments, quelques-uns « sont inanimés, d'autres animés. L'esclave est en quelque « sorte une propriété animée, et, en général, tout esclave est un « instrument supérieur aux autres ( 6 SoîUoç, xxîjixa ti Eja^u^ov ). « Dans le rapport de l'homme avec le corps, celui-ci obéit à « l'Ame. Dans le monde physique, nous voyons la relation des « animaux avec l'homme, et l'homme commande. De plus, entre « le mâle et la femelle, c'est la femelle qui obéit au mâle. Ainsi, « les êtres aussi différents entre eux que l'âme l'est du corps, R l'homme de l'animal, sont esclaves par nature, et il est bien « pour eux qu'ils soient esclaves. La nature elle-même a voulu « marquer d'une empreinte les corps des hommes libres et ceux « des esclaves, en donnant aux uns la force convenable pour les « distinguer, aux autres la stature droite et haute qui les rend « peu propres aux occupations serviles, mais utiles dans les « emplois civils et militaires.»

Après avoir énuméré les différentes vertus humaines, il demande si les esclaves ont besoin d'en avoir, et il affirme que ceux qui commandent doivent avoir de tout autres vertus que ceux qui obéissent. Quant à l'esclave, il lui en faut bien peu, le peu qui lui est strictement nécessaire pour ne pas manquer à son travail, soit par indocilité, soit par défaut de courage (i).

sont à tous, et crue la terre n'est à personne, etc. » — Discours sur l'origine de Vinégalité parmi les hommes, seconde partie. (I) Xénophon, dans ses Dits mémorables, 'A7tou.viitJ.oveû|jiaTa, II, 1, 1, fait

Ce grand philosophe fut le seul qui prit à tâche de démontrer scientifiquement la justice de l'esclavage, bien qu'il recommandât d'avoir pour les esclaves les mêmes égards que pour les bœufs. Il ne pouvait conclure autrement après avoir donné l'utilité pour but à la politique, et quand le bien de la famille commune consistait pour lui dans les conditions d'existence d'une cité égoïste, fondée non sur l'égalité de la nature, mais sur cette même prépondérance de force qu'il voulait pourtant repousser.

Ne considérant donc pas chaque individu humain comme un homme, mais adoptant doctrinalement ce qui était de pratique générale dans son pays, il continua d'enseigner que l'État étant une association d'hommes libres, réunis pour la sûreté et la félicité générales, toute constitution doit être équitable, facile à exécuter, subsistante par elle-même. Dans la croyance que les trois formes, monarchique, aristocratique et démocratique, sont, chacune par elle-même, incapables de rendre heureux, il appelle bon le gouvernement dont le plus grand nombre se tient satisfait.

Il était impossible que le génie grec ne se tournât pas vers la politique. Déjà Épiménide avait écrit sur la constitution crétoise; Protagoras d'Abdère avait fait un traité de la République; Archytas de Tarente s'était occupé de la loi et de la justice; Criton , ami de Socrate, était auteur d'un traité des lois et d'une

dire à Socrate qu'il est juste de réduire les ennemis en esclavage : "QunEp To ovSpanoSfîsuOai toù; uiv <piXou; àoixov etvai ôoxsï, Toù; Sè no>ep.iou; Si'xaiov, Xtx.

Nous n'avons pas rencontré chez les philosophes païens un seul mot en faveur des esclaves, jusqu'à Sénèque, qui, dans le traité de Beneficiis, demande si un esclave peut être l'auteur d'un Bienfait à l'égard de son maître, ou si, en qualité d'esclave, 11 ne peut qu'accomplir des services et ne mériter dès lors aucune reconnaissance. Le philosophe répond : « Prxterea servus quinegat darealiquando domino benefickim, ignarus est juris humant ; refert enim cujtts animi sil qui prxstat, non cujus stattis. Nulli prscelusa virtus est, omnibus palet, omnes admillit, omnes invitat, ingenuos, libertinos, servos, reges et exules. Non eligit domum nec censum; nudo homine contenta est. » Et aprè9 avoir démontré que la vertu n'en est que plus méritoire dans l'esclave, il ajoute : « Errat siquis existimat servitutem in totum hmninem descendere; pars melior ejus excepta est. Corpora obnoxia sunt et adscripta domino; mens quidem sur juris, quse adeo libera et vaga est, ut ne ab hoc quidem carcere, cui inclusa est, teneri queat, quo minus impetu suo utatur et ingenlia agat, et in inflnilum cornes cœlestibus exeat. Corpus itaque est quod domino fortuna iradit; hoc émit, hoc vendit : interior illa pars mancipio dari non polcst. » De Beneficiis, III, 18 et 20.

Mais quand le maître de Néron s'exprimait ainsi, un pécheur de Galilée avait déjà fait entendre sa parole au Capitole.

Politique; sans parler du cordonnier Simon, qui écrivit sur la démocratie, d'Antisthène, de Speusippe, de Xénocrate de Chalcédoine, et d'autres encore qui précédèrent Platon.

A l'exemple de ce dernier, et même avec l'intention de le réfuter, Aristote traça le plan d'une république idéale. Les innovations ne lui répugnent pas: « L'humanité, dit-il, doit rechercher « non ce qui est ancien, mais ce qui est bon ; la raison nous enor seigne que les lois écrites ne doivent pas être immuables ; mais, « d'un autre côté, il faut de la prudence dans les réformes. »

Il aurait pu faire dériver de ce beau principe les méthodes du développement de chaque constitution; mais, dégoûté peut-être de l'agitation continuelle des républiques de son pays, il ne songea plus qu'à donner de la force au pouvoir constitué et à préserver des révolutions un gouvernement bon ou mauvais. Dans ce but, il faut abaisser quiconque se distingue des autres; égorger ceux qui pensent généreusement; ne permettre ni banquets en commun, ni réunions d'amis, ni instruction, ni rien de ce qui peut inspirer la confiance et l'orgueil ; vexer les voyageurs,entretenir des espions, épuiser les gouvernés par les tributs, exciter les haines, diviser les amis, les populations, les hommes puissants (1), appauvrir les sujets, afin que, étant occupés à gagner leur subsistance, ils n'aient pas le temps de conspirer : et tel fut le motif qui fit élever les pyramides d'Égypte et les monuments consacrés par les Pisistratides (2). Une fois le salut de l'État admis en principe comme première loi, il ne pouvait que se faire le précurseur des doctrines impitoyables de Machiavel et de Hobbes. Platon, au contraire, commençait par réformer l'homme et l'élever au-dessus de lui-même; si parfois il rêvait, ses rêves étaient ceux d'une âme bienveillante et généreuse; ils inspirèrent Cicéron, Thomas Moore, Harrington, Fénelon, Rousseau, Filangieri et Saint-Pierre. puton Mais, tandis que Platon tendait à l'infini, Aristote cherchait le .îinpa°rrt ^ > aussi>non content de limiter l'éloquence et la poésie, il impose au raisonnement et à la philosophie les formes qui leur convenaient le mieux. Les philosophes primitifs exprimèrent leurs pensées en vers, acceptant la langue indécise de la poésie sans lui conserver sa grâce. Platon choisit le dialogue, peut-être parce qu'il avait fait la force de Socrate, et qu'on ne pouvait mettre celui-ci en scène sous une autre forme; mais elle n'eut d'éclat que dans sa main, tandis que l'argumentation simple d'Aristote fut conservée par tous les siècles. N'étant ni poëte ni enthousiaste du

(1) Politique , V, 9.
(S) Id., IX, 5.

beau et du bien, ni doué d'une riche imagination comme son maître, Aristote mit en œuvre une puissance d'abstraction étonnante pour introduire, au moyen de la précision du langage et d'une classification féconde, une méthode qui constitua un notable progrès de l'entendement humain; mais., se laissant trop entraîner par son penchant pour le positif et l'expérimental, il négligea ou méconnut ce qui dépasse les sens et dépend d'une voix intérieure; il négligea l'immortalité de l'âme, supposant que l'homme perd la mémoire après sa mort (1).

Il plaçait la certitude de la connaissance humaine dans l'intellect particulier, tandis qu'Anaxagore et Héraclite l'avaient mise dans l'âme du monde, et les platoniciens dans un premier vrai, considéré tel qu'il apparaît dans l'âme, à laquelle ils attribuaient une vérité primitive, distincte de celle-ci. Les pythagoriciens professaient la même opinion; mais, tandis qu'ils péchaient par défaut, et la faisaient trop abstraite, les platoniciens tombaient dans l'excès contraire', ne comprenant pas qu'une seule idée, la plus simple de toutes, la possibilité de l'être, suffit pour établir la certitude de l'intelligence. Il ne faut pas croire d'ailleurs qu'en combattant le platonisme, Aristote s'en sépare aussi nettement que quelques-uns le pensent; peut-être même que le point précis de séparation entre eux consiste dans ce qu'Aristote dit pour l'esprit ce que Protagoras avait déjà dit de la sensation, que l'homme est la mesure de toutes choses. Quand Platon distingue l'objet intelligible de l'âme intelligente, Aristote veut que l'âme forme, par elle-même et de sa propre substance, toutes les choses qu'elle entend. Platon tient davantage de l'école italique en distinguant les idées de l'esprit qui les perçoit; mais, lorsqu'il s'agit de les envisager séparément, il donne dans l'hypothèse, les divinise, et suppose que l'esprit contemple la vérité dans ces déités qui se communiquent à lui. Aristote vit son erreur, s'en effraya, et revint en arrière, sur le chemin déjà parcouru par la philosophie, pour se rapprocher de l'école ionique, qui convertissait les idées en âme dont elles n'étaient, dans ce système, que des modifications. Il faut reconnaître que, sur ces grandes questions de la Providence, de l'âme, de la nature de l'entendement, que Platon a résolues avec tant de précision et de sûreté, Aristote se montre obscur, irrésolu, incomplet.

(1) Voici pourtant ce qu'il dit dans sa Morale, I, 11, § 1 : « Prétendre que le sort de nos enfants et de nos amis ne nous intéresse pas après notre mort, serait une assertion trop dure et contraire aux opinions reçues. »

IIIST. TORT. — T. II. 25

Platon est un génje créateur, Aristqte un esprit organisateur. Ils sont universels tous les deux, et pourtant ils représentent deux côtés différents de l'intelligence humaine : l'un embellit des grâces de l'éloquence l'esprit géométrique, et 1 autre donne à l'esprit de naturaliste les formes de la démonstration. Partis du même point, ils regardèrent tous deux comme science suprême celle du bien : mais ils travaillèrent dans des positions entièrement difterentes.

Platon, type idéal de |a philosophie socratique, a pour conception capitale que Dieu est le bien immuable; que le monde est le bien dans la contingence , et que l'âme humaine est celle dans laquelle et par laquelle le bien dojt être dans le monde. La philosophie est un effort qui ne peut se comprendre qu'au point de vue de l'humanité, prévenant ainsi les doctrines qui éliminent la multiplicité et ia contingence. Dès qu'il admettait la multiplicité d'idées et d'existences, il dut s'appliquer à perfectionner la méthode socratique, dont l'essence consiste à chercher les définitions des idées et de leurs rapports. Posant l'idée du bien comme le véritable objet de la science, c'est au point de vue de cette idée qu'il conçut toutes choses, et |eur attribua, selon l'aspect socratique, une nature conforme à cette idée du bien ; ainsi donc, il soumettait la morale à la dialectique.

Sa forme a pour caractère une éloquence qui n'a pas besoin du secours des passions pour triompher, un esprit poétique qui ravive la dialectique languissante, et ce langage convenait à un peuple extrêmement ingénieux. Il a plus de lumière que d'objets, plus de formes que de matière; s'ij ne fait pas tout voir, il éclaire tout cependant ; s'il ne nous enseigne rien, il nous rend capables, de tout apprendre : à cette splendeur, on croit toujours que le soleil va paraître, bien qu'il ne se montre jamais.

Platon, au milieu de la liberté nationale encore dans tout son éclat, fixe les regards sur l'intérieur du pays; au temps d'Aristote, la Grèce a perdu la liberté, mais elle se répand au dehors. Ce philosophe recueille alors les productions répandues par l'esprit grec, et les compare; il interroge les faits : dans la physique, il écrit l'histoire de la nature; dans la politique et la morale, il compare les opinions des individus et des peuples sur le bien et le juste; il s'attache aux faits [quid), mais sans négliger les causes (cur et quia).

Agrandissant et propageant la doctrine socratique, Aristote lui enleva l'aspect hostile inhérent à toute doctrine nouvelle, pour l'amener à une juste appréciation des travaux philosophiques an

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