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Darius Codoman, 336.

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qu'il laissa vivre pour régner sous son nom. Deux ans après, il trancha aussi ses jours, et donna la couronne à Darius Codoman, parent éloigné de la famille royale.

Mais, s'il crut s'en faire un instrument docile, il se trompa. Darius, qui n'avait pas été élevé dans la mollesse du sérail comme ses prédécesseurs, eut les vertus d'un homme et d'un roi; il commença par punir l'infâme Bagoas, et se montra capable de rétablir la puissance des Perses, si la chose avait été possible encore, et si, dès la seconde année d'un règne mal affermi, Alexandre n'était pas venu fondre sur ses États.

La fortune parut d'abord vouloir punir la témérité du Macédonien , en plaçant près de Darius le général rhodien Memnon. Connaissant trop bien que les Perses avaient perdu de leur valeur et de leur discipline, ce guerrier habile leur insinua d'opposer à l'ennemi le genre de guerre qui fit échouer Napoléon en Russie : il donnait le conseil de dévaster le pays, d'éviter les batailles rangées, et d'affamer l'armée d'Alexandre. De pareils actes ne peuvent être accomplis que par une tyrannie absolue ou par un ardent patriotisme; or le satrape de Phrygie s'y refusa par amour pour ses jardins, ses richesses et son sérail. Alors Memnon résolut de

porter la guerre en Macédoine, espérant, non sans raison, que, par jalousie et à prix d'or, les Grecs le soutiendraient contre le redoutable fils de Philippe; mais celui-ci le prévint, en traversant avec une extrême rapidité l'Hellespont, et en passant le Granique (l'Oustvola) sous les yeux de l'ennemi , qu'il mit en déroute. Cette victoire était moins importante par elle-même que par la mort de Meninon, l'unique espoir de la Perse. L'Athénien Charidème, qui, banni de sa patrie, comme nous l'avons dit, aidait Darius de ses conseils, pouvait remplacer en partie ce général; mais, pour l'avoir invité à ne pas exposer sa personne dans les combats , le monarque le fit mettre à mort.

Alexandre, afin d'éloigner des côtes les Perses, qui, dans les invasions, tiraient de la marine leur force principale, rend l'indépendance à l'Asie Mineure, politique que Napoléon ne sut pas imiter à l'égard de la Pologne; il rétablit partout le gouvernement populaire, ordonne la reconstruction du temple d'Éphèse, et, pour montrer à la Grèce qu'il l'associe à ses victoires, il envoie une partie du butin à Athènes; puis, sous les auspices de ses premiers succès, il marche en avant. La victoire ne devait pas sembler douteuse aux Grecs, qui joignaient le courage à l'intelligence; du reste, persuadés qu'il s'agissait, non de l'ambition d'un seul, mais d'une cause commune à tous, ils la favorisaient , et se laissaient conduire

Passage du
Granique.

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par un peuple nouveau et robuste qui concentrait les forces jusqu'alors désunies.

Alexandre, en effet, était digne de guider la Grèce. Dans la vigueur de l'âge, il préfère aux jouissances d'un trône assuré les fatigues d'une grande entreprise. Artiste, instruit, guerrier, il conçoit avec promptitude, exécute avec prudence. Il est accompagné de savants et d'ingénieurs, recueille partout des renseignements et sent enfin qu'il s'agit d'une invasion d'idées, d'un échange de civilisation, plutôt que de force brutale; il regrette de ne pas avoir un Homère pour célébrer ses exploits , et veut mettre à son service la plume d'Aristote. Ce n'est donc pas un héros de courage inconsidéré, un simple soldat; il se dirige, au contraire, d'après de vastes desseins et des vues diverses.

Au lieu d'une marche simple, toujours en avant, il suit un plan stratégique que les Perses ne savent pas interrompre. Leur flotte ne lui dispute même pas

le

passage de l'Hellespont : qu'avait à craindre un empire immense d'une poignée de soldats qui venaient sur son propre territoire ? La décadence, pourtant , devait être bien évidente, si, comme nous l'avons dit, le Rhodien Memnon avait donné le conseil de ne pas attendre l'ennemi, mais de se retirer devant lui et de tout détruire; si Darius ne crut pas pouvoir compter sur sa propre garde, et s'entoura de mercenaires grecs; si le premier corps opposé aux Macédoniens se composait en grande partie de ces mercenaires, et si aucun des satrapes ne commanda en chef.

Ces armées nombreuses empêchaient les évolutions. Alexandre, après sa victoire du Granique, posséda toute l'Asie grecque, qui aurait formé un des plus vastes empires modernes. Mais cette victoire ne l'éblouit pas au point de l'entraîner dans la haute Asie ; il comprend qu'il doit d'abord s'assurer des provinces maritimes et s'y fortifier, car il pourra en tirer de l'argent et des vivres pour terminer son expédition. Maître de la mer, il assure ses communications, tandis qu'il élève une barrière entre la Perse et les auxiliaires qu'elle tirait de la Grèce. Memnon, qui, lié à toute l'aristocratie de l'Asie Mineure, avait bien exercé la flotte, était mort, heureusement pour les Macédoniens. Alexandre conduit l'armée le long des côtes, qu'il fait suivre par la flotte et s'empare de l’Asie Mineure, où il laisse aux Grecs leur ancienne forme de gouvernement; mais, quant à l'administration civile et militaire établie par les Perses , il la soumet à une véritable surveillance, ce qui n'avait pas eu lieu jusqu'alors.

Darius, au lieu de l'attendre dans les vastes plaines de l'Assyrie

Bataille d'Is

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où il pouvait développer ses innombrables armées, s'engage dans des défilés, et puis est entièrement défait à Issus, où il combat en personne, jusqu'à ce qu'il voie les chevaux de son char tomber percés de coups. Il paraît qu'Alexandre ne conçut qu'après cette victoire le dessein de renverser entièrement le trône de la Perse; il refuse les propositions de paix, et se croit si sûr de triompher qu'au lieu de poursuivre Darius, il songe à s'assurer l'empire de la mer en mettant le siége devant Tyr.

Tyr était l'alliée naturelle du roi de l’Euphrate, et une dépendance nominale, comme celle de Venise envers les empereurs d'Orient, lui procurait la paix et favorisait ses spéculations maritimes. Fière d'une position qui l'avait sauvée des attaques des rois d’Assyrie et de Nabuchodonosor, elle ose donc résister à Alexandre, et déploie toute la puissance dont Venise a fait preuve contre l'Europe conjurée dans la ligue de Cambrai. Mais les Grecs, animés par une colère jalouse contre la flotte tyrienne, toujours prête à transporter leurs ennemis, l'assaillirent avec acharnement. Les cités commerçantes, dont les guerres sont toujours à mort, la haïssaient par rivalité; aussi la phénicienne Carthage ne répondit-elle pas à sa demande de secours, et la grecque Syracuse l'accueillit par des railleries. Darius lui-même, pendant les sept mois que dura le siége, ne vint pas la secourir, et ne réunit pas même une armée pour tenter une diversion, unique stratégie en usage chez les anciens.

La nouvelle Tyr avait été bâtie, après la destruction de l'ancienne par Nabuchodonosor, dans une île voisine, et semblait inexpugnable sans le secours d'une flotte; mais Alexandre avait des ingénieurs habiles dans tous les genres de travaux militaires, et un courage qu'augmentait les obstacles. Il parvint, au moyen d'une digue souvent interrompue par les sorties et par les tempêtes, à réunir l'île au continent, et s'empara de la ville après sept mois d'attaques obstinées et de résistance opiniâtre; huit mille citoyens furent passés au fil de l'épée, trente mille exposés en vente, deux mille jeunes gens périrent sur des gibets après avoir mis bas les armes (1), et l'on vit, sur les ruines fumantes de la reine de la mer, le despote d'un canton de la Grèce offrir des sacrifices à l’Hercule tyrien (2). Il préparait un semblable traite

(1) DIODORE DE SICILE, liv. XVII, 46.

(2) Les Rhodiens furent les premiers à s'occuper avec succès de l'art des siéges; cet art de la poliorcétique fut succ nent perfectionné par les Carthaginois, par Denys, Philippe et Alexandre; après eux, par Démétrius Poliorcète et les Ptolemées.

« Straton , dont la puissance s'appuyait sur celle de Darius, régnait à Sidon;

ment à la ville de Jérusalem pour la punir d'être demeurée fidèle aux Phéniciens; mais Jaddus, grand prêtre des Hébreux, étant

la ville s'étant rendue plutôt par la volonté du peuple que par la sienne, il ne parut plus digne de régner. Épbestion, ayant eu d'Alexandre la faculté de faire roi celui qui conviendrait le plus aux Sidoniens, se proposa de le choisir parmi ses hôtes, jeunes gens des plus illustres de la cité. Mais ceux-ci déclinèrent son offre, disant que, selon l'usage du pays, nul ne pouvait être élevé à une telle dignité, s'il n'était de race royale. Ephestion admira leur grandeur d'âme, qui refusait ce que d'autres cherchent à se procurer par le fer et par le feu , et leur dit :

: « Honneur à votre vertu , ô cæurs généreux , qui les premiers comprenez qu'il y a plus de gloire à refuser qu'à accepter un royaume. Choisissez donc vousmêmes quelqu'un de race royale qui se souvienne d'avoir reçu de vous le trône. » Alors ceux-ci, voyant que le désir de régner en amenait beaucoup à faire des flatteries et des caresses aux amis d'Alexandre, déclarèrent que personne n'en était plus digne qu'un certain Abdolonyme, lié par le sang à une longue suite de rois , et qui, par pauvreté, cultivait de ses propres mains un petit jardin dans les faubourgs de la ville. Il avait, comme beaucoup d'autres, appris à l'école de la pauvreté à vivre en homme de bien; or, tout occupé de son travail journalier, Il n'avait pas entendu le fracas des armes qui avaient bouleversé l'Asie. Ceux dont nous avons parlé entrent à l'improviste dans le jardin avec les insignes royaux à la main , et ayant trouvé Abdolonyme qui arrachait les mauvaises herbes de son champ, ils le saluèrent roi, et l'un d'eux lui dit : « Il te faut maintenant « échanger contre ces vélements que tu vois en ma main les haillons qui te cou« vrent; nettoie ton corps de sa sueur et de ses souillures; prends l'âme d'un « roi, et porte la même modération dans le haut rang dont tu es digne. Et lorsque « tu siégeras sur le trône royal, maître de la vie et de la mort de tous, n'oublie « jamais l'état où nous te trouvons, et sache bien que c'est à cause de ta vertueuse

pauvreté que tu reçois aujourd'hui la couronne. » Abdolonyme croyait rêver, et s’informait si ceux qui se permettaient un jeu si cruel, étaient bien sains d'esprit. Mais, lorsqu'au milieu des questions qu'il faisait , on eut lavé son corps, qu'on l'eut revêtu de la robe de pourpre resplendissante d'or, et qu'il put ajouter foi à leurs serments, roi déjà, il s'en vint au palais en leur compagnie. La chose excita , comme cela devait être , une grande rumeur par la ville ; les ups en témoignaient de la joie , et les autres du dépit ; les riches lui faisaient un crime de sa pauvreté et de sa bassesse auprès des amis d'Alexandre. Alexandre le fit aussitôt introduire près de lui , et après l'avoir bien considéré : « Ton aspect , dit-il, « ne dément pas la noblesse de ta race; je voudrais donc savoir comment tu a as supporté la pauvreté. — Veuille le ciel, répondit-il, que je puisse supporter « le sceptre avec le même courage; ces mains ont fourni à tous mes désirs ; « n'ayant rien, rien ne m'a manqué. » Ces paroles inspirèrent au roi une haute idée de l'âme d'Abdolonyme ; il ordonna, en conséquence, qu'on lui donnát , nonseulement tout le mobilier royal de Straton, mais encore une partie du butin qu'il avait fait sur les Perses , et il ajouta mênue à son État le pays qui environnait la

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ville. »

Tel est le récit de Quinte-Curce (IV, 1), que nous avons préféré, non que nous ayons confiance en cet écrivain, mais parce qu'il rapporte cette anecdote de la manière la plus raisonnable. Arrien n'en fait pas mention ; Diodore en parle, mais il transporte la scène à Tyr, dont le roi ne s'appelait pas d'ailleurs Straton, et n'était pas absent de la ville quand elle fut prise par Alexandre, car il fut fait prisonnier, et le conquérant lui restitua plus tard la couronne. Plutarque n'en dit mot dans la vie d'Alexandre; il en parle dans le discours sur la fortune d’A

Alexandre en

Egypte.

venu au-devant de lui dans toute la majesté du costume sacerdotal, parvint à l'apaiser (1).

Bétis résista intrépidement dans Gaza, ancienne capitale des Philistins; mais Alexandre en triompha, et, se souvenant de l'Achille d'Homère plus que du respect dû au courage malheureux, il tua cruellement ce brave guerrier, le traîna autour de la ville, fit égorger dix mille citoyens, vendre les femmes et les enfants.

Alexandre se rend alors en Égypte, qu'il soulève sans peine contre les Perses, odieux surtout pour leur intolérance envers l'idolâtrie. Lorsque le général Bonaparte parut dans ce pays, il fit afficher une proclamation dans la langue usuelle, conçue en ces termes : « Peuples d'Égypte, si l'on vous dit que je viens pour « détruire votre religion , ne le croyez pas. Répondez que je viens « pour vous restituer vos droits, punir les usurpateurs, et que je a révère, plus que les Mamelouks, Dieu, son prophète et le Co« ran... Cadis, scheiks, imans, scorbaïs, rapportez au peuple que « nous aussi nous sommes de vrais musulmans. N'avons-nous pas « abattu le pape, qui prêchait que l'on devait faire la guerre aux « musulmans? n'avons-nous pas détruit les chevaliers de Malte, in« sensés qui croyaient que c'était la volonté de Dieu que de faire « la guerre aux musulmans (2) ? » La politique qui dictait cette proclamation à l'Alexandre de nos jours inspira à celui de l’antiquité le rétablissement des lois et du culte des Égyptiens, et le porta à témoigner son respect envers leurs dieux, comme il l'avait témoigné envers les oracles de la Grèce, le Melkart Tyrien et l'Adonaï des Hébreux; enfin, bravant de nouveaux dangers, il traversa les sables du désert pour aller visiter dans l'Oasis le temple de Jupiter Ammon, dont il se proclamait le fils.

Alexandre, sur d'autres points, ressemblait encore à Napoléon. Cherchant comme lui à rendre la guerre profitable aux arts de la paix, il emmenait avec lui un état-major, comme on dirait aujourd'hui, composé d'une section de géographes et d'une section d'ingénieurs, pour lever les plans, prendre les mesures, disposer les campements et les moyens d'attaque. D'autres recueillaient tous

lexandre, mais il met l'aventure à Paphos et sur le compte d'un certain Alynome, oubliant qu'Alexandre n'alla jamais à Paphos. Justin rapporte aussi l'anecdote (XI, 10) conformément au récit de Quinte-Curce. En définitive, c'est un fait que la critique peut difficilement accepter.

(1) Josèphe est le seul historien qui rapporte l'intervention du grand prêtre ; Quinte-Curce est aussi la seule autorité en ce qui concerne Bétis.

(2) L'original de cette proclamation est rapporté par SILVESTRE DE SACY, dans la Chrestomathie arabe. (Paris, 1826.)

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