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venir après l'honnête et le beau ; Phocion, utilitaire, le rappelait à la réalité, au calcul : épreuve dangereuse pour l'éloquence, et qui faisait dire à Démosthène: Cet homme est la hache de mes discours. .

Démosthène et Phocion avaient pénétré depuis longtemps le projet héréditaire des Macédoniens, et comprenaient que ce mélange de ruse et d'audace, de violence et d'égards de Philippe causerait la ruine de la liberté grecque. Ils s'employèrent donc contre lui de tout leur pouvoir; mais ce qui étonne, c'est de voir que Phocion, qui fut investi quarante-cinq fois du commandement, conseillât toujours la paix, tandis que Démoshène, poltron de sa nature, ne prêchait que la guerre. Phocion répondit à un citoyen qui lui demandait s'il osait encore venir parler de paix : Oui, je l'ose, bien que je sache qu'en guerre tu aurais à m'obéir, tandis qu'en temps de pa '£, c'est moi qui dois Vobéir. Il conseillait donc sans cesse de ro point exaspérer Philippe par la résistance, et lorsqu'il entendait déclamer contre ce roi, il montait à la tribune pour blâmer les accusateurs. Lorsqu'on proposait une expédition, il disait: Je crois qu'il vaut mieux recourir aux prières. Il faut être les plus forts, ou les amis des plus forts. Et au peuple : Je vous conseillerai la guerre lorsque vous pourrez la soutenir, et que je verrai la jeunesse obéissante et courageuse, les riches généreux envers la république, les orateurs décidés à ne plus voler le trésor public.

Les orateurs, en effet, apportaient à la tribune le désir vaniteux de la victoire, non la conviction du bien , et les sophistes enseignaient dans l'école à faire assaut d'arguties, non à démontrer la vérité : la défense d'Athènes était confiée à des bras mercenaires; la jeunesse se plongeait dans la débauche; les revenus publics étaient gaspillés en r eprésentations théâtrales et en spectacles, et la proposition d'en faire un autre emploi eût été un crime capital; la justice se vendait, et l'intrigue faisait obtenir les magistratures et les commandements; le besoin d'une vie de jouissances était substitué à l'amour de la gloire, le scepticisme et la raillerie aux croyances religieuses : or, quand un peuple barbare vient recueillir l'héritage d'une civilisation moribonde, le triomphe ne saurait lui échapper.

Philippe, devenu Grec, et dès lors en droit d'être respecté et obéi, veut laisser au temps le soin d'affermir des sentiments nouveaux; il s'en retourne donc en Macédoine, et, comme s'il n'eût jamais pensé aux affaires de la Grèce, il porte ses armes contre la Thrace, l'Illyrie, la Chersonèse, étendant son royaume jusqu'au Danube et à l'Adriatique, et se procurant une excellente cavalerie légère. Enhardi, par ce qu'il a fait, à faire davantage, il se plaint que les Athéniens ont aidé ses ennemis, et s'empare d'une partie de l'Eubée qu'il appelait une des entraves dela Grèce; puis, sous de légers prétextes, il assiége Périnthe et Byzance, dont la possession lui aurait assuré le moyen d'affamer Athènes à son gré. A ce moment, les Philippiques de Démosthène réveillèrent les Athéniens de leur torpeur; par son conseil, ils recherchèrent l'alliance du roi de Perse, et mirent sur pied une armée. Phocion, qui en eut le commandement, déploya une grande habileté, et contraignit Philippe à se retirer. 3t,.

Pour détourner de nouveau l'attention, le roi macédonien reprit ses expéditions sur le Danube, et fit desexcursions dans la Scythie, sans négliger toutefois d'agiter la Grèce par ses émissaires. Les Locriens d'Amphise ayant renouvelé le sacrilége de cultiver les terrains sacrés, la guerre leur fut déclarée; Eschine, alors rival de Démosthène en éloquence, mais vendu à Philippe, proposa et persuada aux Amphictyons d'élire pour général des Grecs le roi de Macédoine. Philippe, qui ne désirait rien de mieux, affecte de se faire prier, puis accepte, entre en Grèce, prend Platée, la place la plus importante de la Phocide, et laisse entrevoir qu'il n'a pas pour unique mobile le désir de venger l'offense faite à Apollon. Les Thébains se croient menacés; Démosthène tonne sur l'imminence du péril ; Athènes alors] et la Béotie se liguent pour le conjurer. En vain Phocion conseillait à ses concitoyens de rester tranquilles; en vain la Pythie faisait des réponses sinistres : on se battit à Chérgnée, et les alliés furent mis en déroute. Le bataillon sacré d'Épaminondas combattit comme il le devait dans la der- B^J.M| nière lutte pour la liberté, et les quatre cents périrent jusqu'au saoatsss. dernier (1); Démosthène jeta son bouclier et s'enfuit. Phocion, qui avait été exclu du commandement, soutint les esprits et les empêcha de s'abandonner au désespoir.

Cette journée livra la Grèce à la merci de Philippe, qui s'en amusait hautement et fredonnait, au milieu des coupes du festin, le décret lancé contre lui par Démosthène. Mais l'orateur Démade, son prisonnier, lui dit :Si la fortune te permet d'être Agamemnon, pourquoi veux-tu te montrer Thersite? Ce juste reproche fit ren

(1) Un lion colossal de marbre blanc fut placé sur le polyandre érigé pour rappeler leur courage, dit Pausanias, mais sans épltaphe, parce que la fortune avait trahi leur valeur. Les débris de ce monument, la tête du lion, sa croupe et d'autres morceaux, ont été dessinés par Dupré dans le Voyage à Athènes et à Constantinople.

trer en lui-même le roi de Macédoine, qui, , en se donnant un air de générosité, renvoya les prisonniers libres à Athènes, renouvela les traités avec cette cité, accorda la paix aux Béotiens, mais en laissant garnison dans Thèbes.

Démosthène, cependant, jurait par les ombres des héros tombés à Platée, à l'Artémisium, à Salamine, que les Athéniens n'avaient point commis une faute en faisant cette guerre; ils le crurent, et leur foi en ses paroles fut telle qu'ils le chargèrent du soin de faire fortifier Athènes , menacée par Philippe, et lui décrétèrent une couronne d'or, qui lui fut vivement contestée par Eschine.

Malgré toutes les déclamations de Démosthène, qui exagérait par colère et pour réussir, nous ne croirons jamais que Philippe voulût détruire la nationalité de la Thessalie et de la Grèce; ce qu'il ambitionnait, c'était le commandement suprême de nations indépendantes. Peut-on dire que cette ligue monarchique n'aurait pas valu à la Grèce une existence plus heureuse et plus durable? Mais s'il avait voulu la soumettre, qui l'en empêchait? Au contraire: il faisait demander la suprématie par des orateurs et des ambassades, puis il réveillait la pensée nationale de faire la guerre aux Perses.

Projet d'inva- Le bruit courait qu'Artaxerxès Ochus, nouveau roi de Perse, sion en Asie. pr^parait une expédition contre Athènes, pour la punir d'avoir soutenu la rébellion du satrape Pharnabaze. Philippe y vit une occasion favorable pour exécuter le grand dessein qu'il méditait, celui d'armer toute la Grèce contre l'Asie, et de terminer le grand drame de la guerre médique, en mettant pour toujours hors de combat un ennemi qui, par ses armes d'abord, puis par ses intrigues, n'avait cessé d'être funeste aux Grecs. Philippe, sans doute, n'obéissait qu'à son ambition personnelle; mais le projet n'en était pas moins magnanime. Nulle autre guerre ne pouvait réunir la Grèce entière dans une seule confédération : elle avait ses outrages anciens et récents à venger; les sciences désiraient acquérir des connaissances nouvelles, les aventuriers appelaient de nouveaux combats, et la retraite des Dix Mille, l'expédition d'Agésilas, les tentatives de Jason de Phères, démontraient qu'il était possible, facile même, de renverser le trône de Cyrus. caractère de Qu' mieux que Philippe pouvait être mis à la tête d'une aussi Phiiippe, grande entreprise ? quel autre généralissime pouvait être proposé par les orateurs gagnés et par les oracles obéissants ? Démosthène avait beau s'écrier : Que ne méprisez-vous ce Philippe? Loin, d'être Grec, il n'a rien qui tienne du Grec; il n'est pas même d'un sang illustre parmi les barbares ; vil Macédonien, issu d'un pays d'où ne nous vint jamais seulement un esclave qui valût quelque chose; le patriotisme faussait son jugement ou exagérait l'expression de sa pensée. Corrompu et corrupteur, prodiguant l'or à des bouffons, à des proxénètes, à d'impudiques Thessaliens; profond dans l'art de dissimuler et de feindre, généreux seulement par calcul et d'une mauvaise foi effrontée, Philippe méprisait le genre humain, qu'il croyait pouvoir facilement acheter ou frapper d'épouvante; mais, au milieu de ses vices, il se montra parfois le digne élève d'Épaminondas. Ce n'était pas un barbare que celui qui se plaisait à entendre la vérité, dont la voix est si importune à l'oreille des grands : il disait même que les orateurs d'Athènes lui avaient rendu un grand service en lui reprochant ses défauts, puisqu'il pouvait ainsi s'en corriger. Un prisonnier qu'on allait vendre l'accablait de reproches: Mettez celui-ci en liberté, dit-il ;je ne savais pas qu'il fût de mes amis. Comme on l'excitait à punir quelqu'un qui avait dit du mal de lui : Voyons d'abord, reprit-il , si nous lui en avons donné sujet. Une femme qu'il avait condamnée au sortir d'un banquet, s'écria : De Philippe ivre j'en appelle à Philippe à jeun. Il revit l'affaire, et prononça avec plus d'équité. Une autre, à laquelle il refusait audience , en lui disant: Je n'ai pas le temps, lui répondit impunément : Cesse donc d'être roi. Démocharès, ambassadeur d'Athènes, venait de lui exposer avec beaucoup d'insolence, la mission dont il était chargé; Philippe lui ayant demandé, en le congédiant, s'il ne pourrait rien faire qui fût agréable à la république, en obtint pour réponse: Oui, en te pendant. Les assistants, indignés, s'apprêtaient à le punir, quand Philippe leur dit : Laisses en paix ce bouffon; et s'adressant aux autres ambassadeurs : Dites à vos compatriotes que celui qui insulte ainsi est bien au-dessous de celui qui pardonne avec le pouvoir de punir.

Il était plutôt l'ami de ses soldats que leur général.DansPella, ornée de nouveaux édifices, il appela les lettres et les beaux-arts, qu'il protégea; il honorait le mérite jusque dans ses ennemis, et son ambition lui inspirait le désir d'introduire dans ses États les arts et l'élégance pour lesquels la Grèce était si vantée. Lors de la naissance d'Alexandre, son héritier présomptif, il écrivit à Aristote: Il m'est un fils :je remercie d'autant plus les dieux qu'ils me l'ont accordé de ton vivant. J'espère qu'élevé par tes soins, il sera digne de me succéder (1).

(1) Le texte de cette lettre nous a été conservé par Aili-gelle, nuits Attiques, III, 9.

Il répudia par la suite Olympias, fille du roi des Molosses et mère d'Alexandre, pour épouser Cléopâtre. Attale, oncle de cette seconde reine, ayant dit dans un repas qu'elle donnerait à Philippe un héritier légitime: Quoi ! suis-je donc un bâtard ? s'écria le jeune Alexandre, et il lui lança une coupe à la téte. Philippe, irrité, se leva pour le châtier : mais le vin qu'il avait bu avec excès le fit chanceler; il s'embarrassa parmi les lits, et tomba. Alexandre se mit à le plaisanter: Quoi! tu veux passer d'Europe en Asie, lui dit-il, quand tu ne peux passer d'un lit à un autre! Cette scène le brouilla avec son père, et il dut sortir du royaume. Soit effet de sa vengeance ou de celle d'Olympias, soit à l'instigation de la Perse, désireuse de conjurer l'orage qui la menaçait, soit ressennn de timent personnel, un certain Pausanias assassina Philippe à ./Eges, ?l386.pe" pendant les fêtes du mariage de sa fille ; il était âgé de quarante sept ans, et en avait régné vingt-quatre.

CHAPITRE XIX.

ALEXANDRE LE GRAND.

Les Athéniens, qui n'avaient plus d'espoir que dans la mort de Philippe, croyaient pouvoir respirer enfin sous son fils Alexandre. Persuadés qu'ils allaient avoir affaire à un prince inhabile et vain, ils accueillirent avec d'insolentes manifestations de joie la nouvelle de l'assassinat. Démosthène, oubliant qu'il avait dit : Si Philippe meurt, vous en créerez bientôt un autre (1), se montra couronné de fleurs, et proposa même de voter des actions de grâces aux dieux et des couronnes à Pausanias; mais Phocion disait: L'armée qui nous vainquit à Chéronée n'est diminuée que d'un homme.

Il était réservé au jeune Alexandre d'accomplir avec plus de grandeur les projets de son père; car il avait profité de ses leçons dans la politique, comme de celles d'Aristote dans les sciences, pour diriger vers un but élevé son ambition naturelle. Cette ambi

(1) Cette parole révèle le grand homme qui voit les événements naître del'enciiainement des faits, non de la personnalité dans laquelle ils se manifestent, ni de l'accident minime qui les détermine. Voltaire dit, en racontant la mort de Charles VI, empoisonné par un champignon, que ce champignon changea la face de l'Europe. La balance européenne qui fléchit sous le poids d'un champignon, voilà une idée grandiose!

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