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afin de subvenir aux frais de la guerre, et l'on introduisit l'usage de combattre avec des troupes mercenaires.

Les États de la Grèce avaient entre eux un droit public extérieur plutôt qu'un droit social intérieur; ils se défiaient les uns des autres, bien qu'ils fussent tous hostiles à quiconque n'appartenait pas à la nation hellénique, et ne concevaient l'union, si nécessaire contre les ennemis, que sous une suprématie qui engendrait la tyrannie. Athènes d'abord, puis Sparte, avaient exercé cette tyrannie, qui ne fut interrompue un moment que par les Thébains; le génie national et la coexistence de races hétérogènes sur le même sol produisaient la faiblesse de tous, et rendaient très difficile la formation d'une société civile plus vaste que la commune et la cité.

Epaminondas, Agésilas, Chabrias, Timothée, Xenophon, avaient disparu; il n'existait plus personne d'un patriotisme ou d'un mérite assez généralement reconnu pour suffire à la tâche difficile de concentrer dans un intérêt général les forces des républiques désunies. Les Spartiates avaient perdu la suprématie et leur simplicité de mours; ils ne se rendaient plus au frugal repas en commun, ou se contentaient d'y faire passer quelque plat; leurs salles à manger, où l'on ne voyait jadis que des escabeaux de bois, étaient ornées de tapis de coussins et de lits, si riches par le tissu et les broderies que les convives n'osaient pas y appuyer le coude (1): c'était de plus un grand luxe de vaisselle, une profusion de services, de parfums, de vins et de fleurs.

Nous ne saurions mieux faire connaître la situation de la Grèce, à cette époque, qu'en reproduisant les paroles d'Isocrate : «Notre « cité, au temps de la guerre médique, était aussi supérieure à « celle d'aujourd'hui que Thémistocle, Miltiade et Aristide étaient ( au-dessus d'Hyperbolus, de Cléophon et des autres favoris de á la multitude... Nos pères ont mérité de graves reproches pour « avoir composé l'équipage de leurs vaisseaux des oisifs de la « Grèce, hommes capables de tous les méfaits : ce qui nous a « rendus odieux à toute la Grèce. Il est cependant étrange que, 4 tandis qu'on expulsait de la patrie les meilleurs citoyens, on y « appelât le rebut de la Grèce. Ne dirait-on pas que nos pères cher( chaient le plus sûr moyen de se faire détester? Ainsi, l'on dé« créta qu’on porterait en procession aux fêtes de Bacchus, solen(nellement et séparément, chaque talent de superflu, provenant « du tribut des alliés. Le décret fut exécuté; on fit étalage de ces

(1) ATHÉNÉE, liv. IV.

« richesses sur le théâtre, à l'instant même où l'on présentait au « peuple les enfants des guerriers morts en combattant. Les alliés « avaient donc sous les yeux leurs trésors amassés avec tant de << peine et prodigués au peuple par des orateurs mercenaires, << tandis que les autres Grecs étaient émus de compassion à la « vue des orphelins, qui leur rappelaient les malheurs causés par « notre ambition... Athènes s'aperçut trop tard que les sépultures « publiques se remplissaient de ses citoyens, et que leurs noms « étaient remplacés sur les registres des curies par des noms « étrangers. Ce qui prouve la multitude d'Athéniens qui perirent « alors, c'est que les familles des plus grands hommes, les maisons « les plus illustres qui avaient survécu aux agitations intérieures el a aux guerres de la Perse, furent détruites et sacrifiées à cet em« pire maritime, objet de tous nos voeux; et si l'on juge, par ce « qui est arrivé aux familles connues, de ce qu'ont éprouvé les a familles obscures, vous serez convaincus que notre population « s'est presque entièrement renouvelée. Cependant le plus grand « mérite d'une république ne consiste pas à rassembler au hasard « une multitude d'hommes de races diverses, mais à conserver et a à perpétuer la race des anciennes familles... Nous déclarons « la guerre à tout le monde, mais nous ne voulons pas endurer « les fatigues de la guerre ; nous ramassons des gens sans patrie, « des bannis chargés de méfaits, bien certains qu'ils marcheraient « contre nous si d'autres leur offraient une solde plus forte. Nous << rougirions si nos fils commettaient des actions déshonnêtes « dont nous aurions à rendre compte, et lorsqu'il s'agit des rapines « et des violences de ces mercenaires, loin de sévir contre eux, « nous ne faisons qu'en rire. Notre folie est poussée au point que, « ne pouvant satisfaire à nos propres besoins, nous entretenons « une foule d'étrangers, et c'est pour cela que nous épuisons nos << alliés. Au temps où l'or et l'argent étaient en abondance dans a la citadelle, nos aïeux croyaient devoir risquer leur vie pour exé« cuter ce qu'avait résolu l'assemblée du peuple; aujourd'hui, « nous sommes réduits à ne plus employer, comme le roi de Perse, a que des troupes mercenaires, bien que la population abonde « dans notre ville. Il fut un temps où, lorsqu'on armait une flotte, << les rameurs et l'équipage étaient étrangers ou esclaves; mais les « hoplites étaient citoyens d'Athènes. Maintenant, quand on dé« barque sur une terre ennemie , il est étrange de voir ceux qui ( aspirent à l'empire de la Grèce descendre des bancs des rameurs, ( et des hommes tels que je viens de les dépeindre, courir tous « les risques des entreprises... Les Spartiates eux-mêmes se mon

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«trent corrompus par l'ambition, et leur changement a rendu muets « ceux qui avaient coutume de les vanter, et d'attribuer nos er« reurs à la démocratie. Selon ces panegyristes, les Spartiates, « devenus maîtres de la Grèce, devaient faire son bonheur et le « leur; et pourtant ils ont subi plus vite que les autres les effets de « l'habitude du commandement. Leur république, qui, durant sept ( cents ans, n'avait pas souffert de troubles intérieurs, a été tout

coup bouleversée de manière qu'elle a failli se dissoudre en<< tièrement. Au lieu de suivre leurs coutumes sévères, les citoyens « s'abandonnèrent à l'injustice, à la négligence, à l'arbitraire, à « la convoitise; ils négligèrent leurs alliés, envahirent les posses« sions d'autrui, oublièrent ou méprisèrent et serments et traités. « Avides de guerre et de périls, ils ne connurent ni amis ni bien« faiteurs. En vain le roi de Perse avait envoyé plus de cinq mille a talents; en vain Chios leur avait été d'un plus grand secours, « avec sa flotte, que tout autre allié; en vain Thèbes avait fourni « le plus magnifique contingent de troupes de terre : à peine la « victoire se fut-elle déclarée en leur faveur, qu'ils cherchèrent à ( ruiner Thèbes par la ruse, expédièrent contre le roi de Perse « Cléarque, à la tête de la flotte, bannirent de Chios ses premiers « citoyens et emmenèrent ses vaisseaux. Cela ne suffisait pas : ils « dévastèrent le continent, maltraitèrent les îles, anéantirent en « Sicile et en Italie les constitutions qui tenaient le milieu entre a l'aristocratie et la démocratie, et favorisèrent l'ambition des « tyrans. Le Péloponèse resta continuellement en proie aux trou« bles, aux guerres intestines. Quelle ville ne fut pas attaquée? « quelle ville n'eut pas à souffrir des outrages ? N'ont-ils pas en« levé à l'Élide une partie de son territoire, saccagé celui de Co« rinthe, détruit Mantinée et transporté ailleurs une partie de ses « habitants ? N'ont-ils pas assiégé Phlionte, envahi plusieurs fois « l'Argolide ? N'ont-ils pas été constamment occupés à faire du mal « aux autres peuples, et à préparer ainsi leur défaite de Leuctres? « Ce n'est pas cette défaite qui a rendu les Spartiates odieux, mais « leurs désordres antérieurs. Ils acquirent l'empire de la mer en « présidant avec justice à la guerre continuelle; mais une fois « qu'ils en surent les maîtres, ils mirent de côté toute modération ( et perdirent leur suprématie : on ne parla plus des lois de leurs ( aïeux; les anciens usages furent abandonnés; enfin, ils se per« suadèrent que la seule règle à suivre était leur propre volonté, « et un pouvoir sans bornes les perdit (1). »

:

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(1) De la Paix, Tepi Elphins, 75 et suiv. On peut voir dans l'Aréopagi.

On voit que le rhéteur Isocrate savait quelquefois être aussi orateur. En réalité, la marine d'Athènes s'était appauvrie depuis quarante ans, et de plus l'insurrection de ses alliés avait épuisé les

tique d’ssocrate, où il cherche à présenter l'idéal d'une démocratie à l'antique , un autre rapprochement du même genre. Démosthène, qui rappelle très souvent aux Athéniens les anciennes vertus, leur parle ainsi dans son discours sur les Réformes publiques , Tepi EuVtáčews, 20 et suiv. :

« Autrefois, Athéniens, les taxes étaient payées par classes ; aujourd'hui c'est par classes que vous gouvernez. Chacune a pour chef un orateur, qui traine après lui un général , sa créature; les trois cents sont là pour l'épauler. Tous, vous suivez en foule votre bannière : l'un est pour celui-ci, l'autre pour celui-là; personne ne s'appartient plus. Quel profit vous revient-il de cette manière d'agir ? On dresse à celui-ci une statue; celui-là s'enrichit ; un ou deux citoyens s'élèvent au-dessus de la république, tandis que vous autres, vous restez témoins impassibles de leur prospérité; et pourvu que vous n'ayez pas à renoncer à votre nonchalance bien-aimée, vous abandonnez volontiers dans les mains de quelques-uns cette fortune qui est à vous tout entière. Considérez de grâce, Athéniens, si , du temps de vos ancêtres, les choses allaient ainsi ; car, sans l'ecourir aux faits étrangers, les souvenirs domestiques peuvent vous servir d'exemple et de guide... Non, Athéniens, nos ancêtres ne se dépouillaient pas d'un seul de leurs exploits ; jamais on n'a attribué la victoire de Salamine à Thémistocle; Atbènes, et non Miltiade, avait vaincu à Marathon. Et maintenant, comment s'exprime-t-on ? « Timothée a pris Corcyre; Iphicrate a taillé « en pièces une armée de Lacédémoniens; la victoire navale de Naxos a été « remportée par .Chabrias. »... Mettons en regard les actions de vos pères et les vôtres; ce parallèle vous élèvera peut-être au-dessus de vous-mêmes. Ils exercèrent pendant quarante-cinq années, d'un consentement libre et général, la suprématie en Grèce ; ils déposèrent dans la citadelle plus de dix mille talents ; ils érigèrent un grand nombre de glorieux trophées à la suite de batailles sur terre et sur mer, dont la renommée fait encore notre orgueil : trophées que ces hommes vaillants n'élevèrent pas à l'effet d'être seulement pour leurs neveux des objets de stérile admiration, mais avec l'intention qu'ils vous servissent d'ai. guillon pour devenir leurs émules en vertu. Voilà les grandes choses opérées par vos ancêtres, 0 Athéniens ! Et vous qui, presque seuls, restés sans rivaux dans la vaste arène de la gloire, pouviez vous y déployer librement, dites-le-moi, avezvous fait rien de semblable.... Certes, ils nous ont laissé de si somptueux édifices, des temples si magnifiques et si splendides, des ponts si nombreux et si commodes, que nul de leurs descendants ne pourra jamais les surpasser. Regardez les arsenaus,

les portiques, le Parthenon, et tant d'autres chefs-d'œuvre qui sont sous vos yeux, et dites-moi s'il est possible de mieux faire. El bien ! ceux qui siégeaient au gouvernement de la république étaient si modestes dans leurs habitations privées, et respectaient tant l'égalité populaire, que si vous cherchez la maison de Thémistocle, ou d'Aristide, ou de Cimon , ou de Miltiade, ou de tout autre des plus illustres, vous n'apercevez rien qui la rende plus remarquable qu'aucune autre du voisinage. Aujourd'hui, Athéniens, nos gouvernants croient avoir suffisamment pourvu à la splendeur publique par des réparations de routes, des restaurations de fontaines, des badigeonnements de murs, par des riens. Le ciel me garde de vouloir par là blåiner les auteurs de ces embellissements; mais c'est vous que je blâme, vous, Athéniens , si vous croyez, à si peu de frais, avoir accompli votre devoir. D'un autre côté, si mon regard se porte sur ceux

Jason de

finances. Thèbes, retombée dans sa nullité, s'en consolait en faisant bonne chère. Au milieu de tant de guerres, un grand nombre de jeunes gens s'étaient habitués à ne vivre que de la profession des armes, et à vendre leur sang à des capitaines vendus euxmêmes. Ainsi que Carmagnola, Braccio et tant d'autres le firent au quinzième siècle en Italie, Iphicrate avait développé parmi les Grecs le goût de faire la guerre par métier, en mettant ses bandes au service de qui payait le mieux. Ces hommes, ayant perdu l'habitude du travail, ne désirant que les combats, comme occasion de butin, d'aventures et de violences, quels que fussent la cause et le but de la guerre, offraient une armée à quiconque avait de l'argent.

Le premier qui songea à en tirer parti, pour accroître sa domiPhères. 375. nation, fut Jason, tyran de Phères. Il soumit à son autorité toute la

Thessalie, et il professait ouverteinent que beaucoup de petites injustices étaient nécessaires afin de pouvoir être juste en grand (1).

La Thessalie était un pays de nobles feudataires, ressemblant à nos barons du moyen âge, comme eux couverts de fer, cavalier et cheval, s'enrichissant par le butin qu'ils faisaient, avides de danger, mais plus encore de plaisirs, au point de faire danser devant eux des jeunes filles nues (2). Avec de pareilles moeurs, il est facile à une famille de prédominer; c'est ce qui arriva à celle des Alévades, de la race d'Hercule. Jason, à force d'artifices, avait réuni sous sa loi toute la Thessalie et augmenté ses troupes; il refréna ses belliqueux voisins, fit trembler la Macédoine, subjugua l'Épire, et conçut l'espoir de devenir le capitaine général de toutes les forces grecques. N'ayant pu y réussir, il se fit médiateur entre Sparte et paminondas, et chercha à obtenir la haute direction des jeux Pythiques. Il méditait la conquête de la Babylonie, quand il fut assassiné.

Les Thessaliens maintinrent sa famille au pouvoir. Polyphron

Thessalie.

371.

qui ont quelque part à l'administration publique, je vois que certains d'entre eux
ont des maisons qui, par la grandeur et la magnificence, effacent non celles des
particuliers, mais les édifices publics eux-mêmes. D'autres achètent comptant
des domaines d'une telle étendue , que leur imagination ne l'eut jamais embrassée,
même en songe. La cause de cette différence est que le peuple en ce temps-là
était souverain et maitre des fonctionnaires et de toute chose, que chacun s'es-
timait heureux de devoir au peuple les honneurs, les magistratures, les grâces.
Aujourd'hui, au contraire, les fonctionnaires sont les arbitres de toute faveur ;
ils sont tout. Et toi, peuple , te voilà surnuméraire et valet ; trop heureux de
recevoir la part qu'ils vont peut-être te jeter! De là, l'étrange situation de la
république : qu'on lise vos décrets, qu'on parcoure vos actes, on ne croira pas
que les uns et les autres émanent de la même nation. »

(1) PLUTARQUE, Préceptes d'administration publique, 24.
(2) ATHÉNÉE , XIII, p. 607.

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