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tère d'un homme à sa physionomie, ayant examiné Socrate, lui dit qu'il devait être orgueilleux, stupide, curieux et lascif : ce furent alors de grands éclats de rire parmi tous ceux qui le connaissaient; néanmoins Socrate avoua que telles étaient en effet les inclinations qu'il avait senties en lui, mais qu'il les avait domptées. Aussi l'oracle de Delphes proclama-t-il qu'il n'existait point d'homme plus libre, plus juste et plus sage que Socrate.

En voyant tant de citoyens périr victimes de la cruauté des Trente, ou s'en aller en exil, il disait : Le berger qui verrait son troupeau diminuer de jour en jour, et se refuserait à avouer qu'il est un mauvais berger, manquerait de sincérité ; ilen manquerait encore plus, le gouverneur d'une cité qui, s'apercevant d'une diminution dans le nombre des citoyens, nierait qu'il gouverne mal.

Les Trente lui enjoignirent de garder le silence et de ne s'entretenir qu'avec des citoyens âgés de plus de trente ans ; mais il n'en continuait pas moins à parler avec la même liberté et à tout le monde. Or, comme on lui demandait s'il ne craignait pas que la franchise de ses discours ne lui attirât malheur: Au contraire, reprit-il, je m'attends à mille maux; mais aucun n'égalerait le mal que je commettrais en faisant une chose injuste.

Tant de vertus ne l'auraient fait vivre peut-être que dans le souvenir de ses disciples, si la persécution ne l'avait atteint et conduit à une fin qui fit de lui un idéal inconnu encore à la Grèce, celui d'un sage mourant pour son opinion. Sa vertu, que les tyrans *oo. avaient respectée, ne put trouver grâce auprès de ses concitoyens, qui citèrent le juste devant le tribunal, comme coupable d'impiété, comme corrupteur de la jeunesse et comme novateur: délits imputés d'ordinaire à ceux qui n'en ont commis aucun, oudannation Mélitus> P°ële tragique sifflé, l'orateur Lycon, Anytus, riche Athéûe socrate. nien qui avait aidé Thrasybule à sauver la patrie, et qui affichait des opinions démocratiques, furent ses dénonciateurs et soutinrent l'accusation. Aux juges qui lui demandaient, selon l'usage, quelle peine il croyait mériter, il répondit : Pour m'être consacré tout entier au service de mon pays, pour avoir négligé, dans cette vue, affaires domestiques, emplois, dignités, je me condamne à être nourri le reste de mes jours dans le Prylanée, aux dépens de la république. La sentence mise aux voix, il fut condamné à boire la ciguë.

Le droit individuel s'était grandement développé dans Athènes,

plus entre eux, tant pour la forme extérieure que pour les habitudes, tels que les Égyptiens, les Thraces, les Scythes. AieXé^evoi x«à Ta I8vr) Soa StéfepE Ta; 6<)/et; xa! Tà ^r\, oTov Alyûmm , xat Gpçxe;, xaiSxu8at. Physiognomonie, ch. I. d'autant plus que tous jouissaient du suffrage, et voulaient attester leur droit en faisant des lois, en intervenant dans les jugements. Par les réformes démocratiques de Périclès, les jugements étaient transférés de l'Aréopage àdes tribunaux publics, composés parfois de 500, de 1,000, de 1,500 membres élus au sort. Devant cette tourbe, Socrate aurait-il pu expliquer sa philosophie? Convenait-il à son système de combattre les rites nationaux pour montrer l'excellence de ses innovations? Aussi, croyant qu'il y aurait folie à vouloir les convaincre, et lâcheté à renier ses propres croyances, il ne voulut pas faire usage, devant ses juges, d'aucun des artifices oratoires auxquels les accusés avaient habituellement recours pour se faire absoudre, disant qu'ils lui siéraient aussi mal que des brodequins d'Ionie à ses pieds. Quelqu'un lui demandant pourquoi il ne songeait pas à sa défense : Ty ai songé toute ma vie, réponditil, en ne faisant rien qui méritât d'être puni. Quand ce fut à son tour de prendre la parole, il prononça ce discours, playdoyer puérile, d'une haulteur inimaginable, dit Montaigne (1):

« Je suis séptuagénaire, et c'est la première fois que je me préci sente devant un tribunal. Je suis donc absolument étranger à « l'artificieux langage de mes adversaires; mais je vous parlerai, « seulement pour obéir à la loi, comme vous m'avez toujours en« tendu le faire sur la place, devant les boutiques et ailleurs. Mes « accusateurs m'imputent de scruter les choses qui sont au-dessus « et au-dessous de nous, de rendre bonnes les choses mauvaises « et d'enseigner aux autres à en faire autant. Je ne sais pourtant « rien de tout cela, et, puisque j'ai toujours parlé en public, que « l'on dise si quelqu'un m'a jamais entendu proférer rien de pareil , « ou si plutôt ces jeunes gens qui m'ont écouté, parvenus à l'âge « adulte, ne continuent pas à m'aimer. Ma science est tout hu« maine, et si l'oracle m'a déclaré le plus sage, c'est uniquement « parce que je sais que je ne sais rien. Et pour l'avoir dit, je me « suis attiré l'inimitié des philosophes, des artistes et des poëtes, « qui croient savoir beaucoup. La jeunesse qui m'entend apprend « à ne pas faire grand cas de leur prétendue science; voilà pour« quoi ils disent que je la corromps ; voilà pourquoi ils ont excité « contre moi Mélitus, Anytus et Lycon, qui me reprochent de cor« rompre les jeunes gens, de ne pas croire aux dieux et d'en in« troduire de nouveaux. Mais la première imputation ne saurait « être crue, car personne ne voudrait, à coup sûr, rendre exprès

(1) T. V, p. 103, édit. de M. Le Clerc; Paris, 1826. Puérile, c'est-à-dire d'une sécurité enfantine.

« les autres méchants, pour qu'ils lui nuisent après; si je l'ai fait « par erreur, pourquoi mes accusateurs ne m'ont-ils pas repris et « éclairé à temps? Quant au second chef, il est en contradiction « avec le troisième; car, lorsque je parle de mon démon, je montre « bien par là que je crois qu'il est des dieux. Ce démon m'a com« mandé de philosopher, et je lui obéis comme j'ai obéi à vos ca« pitaines, ô Athéniens, à Potidée, à Amphipolis, à Délium. Si « vous me renvoyez absous, à la condition de cesser de philoso« pher, je ne voudrais pas, pour vous obéir, désobéir aux dieux, « ne pensant pas pouvoir leur rendre un plus grand hommage que « d'employer tous mes efforts à persuader aux jeunes gens et aux « vieillards de ne pas s'occuper des richesses et des biens du corps, « de préférence à ceux de l'âme, Si je me défends à cette heure, ce « n'est pas tant pour moi que par rapport à vous, afin qu'en me a faisant périr innocent, vous ne péchiez pas contre Dieu, qui m'a « placé sur votre cité comme un taon sur un noble coursier, « pour l'aiguillonner et le tenir en haleine. Or, bien que je n'aie « jamais rempli de magistrature, je crois avoir rendu de grands « services à la patrie, en n'abandonnant jamais la cause de la jus« tice, en ne cédant ni à la force ni à l'autorité, soit du peuple, « soit des tyrans. Je n'aurai donc pas recours, pour vous disposer « en ma faveur, à des moyens que je crois moins bons et moins « justes; mais comme, contrairement à ce que m'imputent mes a accusateurs, je crois en Dieu plus qu'aucun d'eux, je m'en remets -< de mon jugement à Dieu et à vous. »

Ayant le choix de sa peine et pouvant se condamner à une amende, il refusa ce moyen de salut, pour ne pas paraître s'avouer coupable. Comme ses amis voulaient qu'il se dérobât par la fuite à l'exécution du jugement, il refusa encore, disant qu'il n'y avait aucun lieu dans l'Attique où l'on ne mourût pas. La fuite, en effet, aurait porté atteinte à la dignité de sa cause, tandis que sa constance l'a fait honorer par la postérité.

Quand il entendit sa condamnation ( 1 ), il s'écria : « La nature m'a« vait condamné avant mes juges. » Puis, s'adressautà ceux-ci: « J'ai grand espoir, reprit-il, qu'il est avantageux pour moi d'être « condamné à mort; car, de deux choses l'une : ou tout finit avec a la mort, ou une autre vie lui succède. Si tout finit, combien il « sera doux de reposer enfin tranquillement, sans rêves, après les « peines si nombreuses de la vie! S'il est une autre existence,

(l) Les juges, emus par les grands mots de pairie, de culte, d'éducatiou, le condamnèrent par 281 suffrages sur 656 votants, à une majorité de 3 voix. Voy. Diogène Laehte , II, 5.

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« quelle satisfaction de me trouver avec les anciens sages, de me a réunir à tant d'autres victimes des jugements iniques, et, une « fois sorti de vos mains, de me présenter devant ceux qui s'ap« pellent à bon droit des juges! Aussi n'ai-je aucun ressenti« ment contre vous ni contre mes accusateurs, quoique leur in« tention ait été de me nuire; mais il est temps que nous nous quit« tions, moi pour mourir et vous pour vivre. Qui de nous a le « meilleur partage ? Personne ne le sait, excepté Dieu. »

Bien qu'il semblât le mettre en doute, Socrate tenait pour certain que son âme allait entrer dans une vie immortelle. Lorsqu'il eut bu la ciguë avec sérénité, il vit ses amis pleurer autour de lui; seul intrépide, il s'entretint avec eux de ses espérances et mourut avec elles. Au moment où il allait expirer, quelqu'un lui demanda s'il désirait quelque chose: Oui, répondit-il, sacrifiez pour moi un coq à Esculape!

Ce sacrifice était fait d'ordinaire par ceux qui guérissaient d'une maladie dangereuse; considérant la vie sous cet aspect, il voulait, avec son ironie habituelle, que l'on rendît grâces de ce qu'il en était sorti.

Athènes tarda peu à reconnaître son crime et à s'en repentir: Mélitus fut massacré par le peuple; Anytus prit la fuite, et ses autres persécuteurs subirent, ceux-ci, l'amende, ceux-là, l'infamie, tous les remords.

CHAPITRE XVI.

RETRAITE DES DIX MILLE. LYSANDRE, AGÉSILAS.

Nous devons maintenant reporter nos regards vers la Perse, qui eut une si grande part dans les vicissitudes de la Grèce. Lorsque la défaite éprouvée sur le fleuve Eurymédon et la perte de la Chersonèse de Thrace eurent fermé l'Europe aux Perses, Xerxès se retira dans son sérail, où il fut tué, comme nous l'avons dit. Durant les quarante années du règne d'Artaxerxès, l'empire offrit des signes de décadence, et, bien que ce prince fût doué de bonnes qualités, il n'eut ni la volonté ni le courage d'en rétablir l'ancienne prospérité. Hystaspe souleva la Bactriane contre son frère, qui ne put triompher de lui qu'après deux batailles. La guerre d'Athènes, guerre tantôt sourde, tantôt déclarée, les mécontentements qui éclataient au centre de ses États, la révolte de l'Égypte dont nous avons parlé, l'occupèrent d'abord sérieusement; puis la victoire de Chypre, remportée par l'Athénien Cimon, vint contraindre Artaxerxès de consentir à la paix: il dut reconnaître la liberté des Grecs d'Asie, et promettre de ne plus envoyer de flotte dans la mer Égée et la Méditerranée. Tel était le glorieux résultat de la guerre médique.

Lors de la guerre d'Egypte, Mégabyse, satrape de Syrie, qui la conduisit à bonne fin, avait promis la vie sauve à Inaras, roi de Libye, promoteur de la révolte. Ce prince ayant été mis à mort, Mégabyse saisit ce prétexte pour soulever la Syrie, défit deux fois les armées royales, et dicta lui-même les conditions de sa réconciliation avec le roi. Ce premier exemple de rébellion heureuse d'un satrape contre l'empire, fut un encouragement pour en tenter de nouvelles. Amestris, mère du roi, et Amytis, sa femme, également corrompues et intrigantes, avaient agi en faveur de Mégabyse, dirigé les affaires à leur gré, et tenu le roi sous leur dépendance jusqu'à l'instant de sa mort. Xerxès II, seul fils légitime laissé par Artaxerxès, n'était sur le trône'quedepuis quarante-cinq jours, quand son frère Sogdien le tua. Le meurtrier fut, à son tour, détrôné, six mois après, par Ochus, qui le fit périr par le supplice des cendres (1). Ce dernier, autre fils naturel d'Artaxerxès, régna sous le nom de Darius II Nothus, c'est-à-dire le Bâtard. Il conserva la couronne pendant dix-neuf ans, et l'on rapporte que, son fils lui demandant comment il avait fait pour régner si longtemps et si heureusement, il répondit : Par la piété envers les dieux, et la justice envers les hommes. L'histoire nous apprend, au contraire, qu'il vécut sous la dépendance de sa femme Parysatis et de trois eunuques, l'un desquels, Artoxar, ayant osé aspirer au trône, périt sur l'échafaud.

L'extinction de la race légitime des rois perses ébranla l'empire et diminua l'obéissance; d'autant plus que la nouvelle dynastie s'écarta de l'ancienne constitution, en confiant le gouvernement de plusieurs provinces à un seul satrape, et en l'investissant même de l'autorité militaire. Dès lors les révoltes se multiplièrent, et, bien que la cour réussît à les étouffer, les moyens perfides qu'elle employait dans ce but, étaient autant de preuves de sa faiblesse.

(1) Le patient était précipité du haut d'une tour dans un tas de cendres, où il restait suffoqué. Un autre supplice perse était celui des auges : on enfermait le condamné entre deux auges superposées, en ne laissant en dehors que sa téte; il recevait dans cette position la nourriture qu'on l'obligeait à prendre en lui piquant les yeux. Il vivait ainsi jusqu'à ce qu'enfin les vers engendrés par l'ordure lui rongeassent les entrailles.

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