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Il était naturel qu'une école qui prêchait des vertus impossibles finit par conseillérle suicide (l). Elle fut tellement écoutée, que ses champions eux-mêmes durent modérer le zèle, en disant que s’il était beau de se tuer, on ne devait pas négliger, pour ce plaisir, ses propres devoirs. En effet, la mort n’était plus seulement une précaution et un préservatif contre les tyrans; et il ne fallait plus de bien graves motifs, ni d’inimitiés impériales, pour tourner sur soi-même des mains meurtrières. Marcellinus, jeune, riche et généralement aimé, est atteint d’une maladie très-susceptible de guérison , et toutefois il veut mourir. Il réunit ses amis, et les consulte comme au sujet d’un contrat ou d'un voyage : quelques-uns cherchent à l’en dissuader; nn stoicien, au contraire , l’y exhorte: c’est une raison suffisante, à ses yeux, pour mourir, qu’on se sente las de vivre. Marcellinus prend donc congé de ses amis, distribue de l’argent à ses serviteurs, qui ne veulent pas lui donner la mort, et s’absticnt de manger trois jours durant; il se fait ensuite porter dans un bain , où il expire en murmurant quelques paroles sur le plaisir de se sentir mourir (2).

Coccéius Nerva, profond jurisconsulte, jouissant d’une bonne santé et d’une grande fortune, se résout à mettre fin-à ses jours; et, quelque effort que fasse Tibère pour l’en détourner , il se laisse mourir d’inanition.

Sans y êtredéterminé par des doctrines élevées, et sans s’attendre, à coup sûr, à exciter l'admiration d’un philosophe (3) , un gladiateur, qu’on amenait au cirque, enfonce sa tête entre les rayons d’une roue, et se la fait broyer. Il y a plus; on en était arrivé à trouver du charme dans la mort. La manie du suicide s’emparait parfois des lâches aussi bien que des forts. Quelques-uns y avaient recours par simple dégoût de la vie, pour n’avoir plus tous les jours l’ennui de se lever, de manger , de boire , de se coucher, d’avoir froid et

(l) Un des paradoxes auxquels se complaît parfois Montesquicu consiste à attribuer à la doctrine du suicide la grandeur dequelqucs caractères romains. Gibbon dit, avec sa malignité habituelle : a Les préceptes de Yjâvangile, ou de FÉglise, ont finalement imposé une pieuse servitude aux âmes des chrétiens‘,

en les condamnant a attendre sans se plaindre le dernier coup de la maladie ou du bourreau. u C. 44.

(2) SÊNÈQUE, Ep. 77. (3) 1D., Ep. 47.

suicide.

chaud, de voir toujours le printemps, puis l'été, puis l'automne et l'hiver, sans jamais rien trouver de nouveau (l).

Ce courage, en définitive, n'est donc autre chose que de l'égoïsme. Ce sentiment a pour acte capital le suicide, qui anéantit toutes les relations sociales, et détruit toute responsabilité. L'homme généreux , au contraire, ne songe pasà se soustraire à des maux inévitables, mais à les supporter avec calme et à en tirer profit. Que si, à en croire le verbiage stoïcien, la mort n'est rien , pourquoi s'y préparer avec tant d'orgueil? pourquoi en faire le sujet de discussions d'école , et la donner pour exemple à la société?

Tout en partant d’un même principe, deux doctrines qui se don

nent pour opposées aboutissent au même terme : celle des stoïciens '

par l'égoïsme spiritualiste , celle d’Épicure par l'égoïsme matériel; mais l'une et l'autre sont toujours fondées sur l'égoïsme, combiné avecla manie de l'extraordinaire. L’épicurien disait : a Le souverain u bien ne peut se comprendre séparé du plaisir des sens. Le senti« ment est la voix de la nature. Mais comme il ne dépend pas toua jours de l'homme de jouir et de ne pas souffrir, il doit modérer « ses désirs, ce en quoi consiste la vertu. On me mettrait dans le a taureau de Phalaris, que je dirais: Cela ne me fait pas mal (2); « comme Épicnre , mourant au milieu des tortures de la pierre, s’é« criait : Que je suis heureuæ! et, Ce jour est le plus fortuné de « ma vie. » _

Dans la recherche d'une perfection idéale, solitaire, ne se souciant nullement de la moralité des autres, se refusant à toute expansion généreuse, on sent une témérité sacrilège, qui pétrifie l'être humain, devenu une idole; qui rend le sage égoïste, fait consister le bien dans une appréciation intellectuelle repoussée par le témoignage des sens, et veut arriver au bonheur par un sentier impraticable. Il s’ensuitquel'un, par Fimpossibilité d'atteindre le modèle qu'il se propose, l’autre , par Findolence, tous deux nenvisageant le bien qu'en rapport avec la vie des sens, avec le présent, aveeFindividu, suspendent l'activité humaine, relâchent les liens domestiques, détruisent la société.

Ijépicurien s'élève même par son insouciance j usqu’à l'héroïsme

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des stoïciens, et meurt sur des roses et dans les bras des courtisanes, comme ceux-ci se tuent, les livres de Platon à la main. OnÎannonce àAgrippinus que le sénat se réunit pour le juger: Qu'ils fassent!

Nous allons au bain en attendant; car voici Finslant. Il y va; '

et on lui apprend, lorsqu’il en sort, qu’il a été condamné: —— A Ïeæil ou à la mort ?—-— A l'exil. —— Avec confiscation des biens? —— Non. — Partons donc sans regret : nous dinerons aussi bien à Aricie qu’il Rame.

Plus souvent Vépicurien enseignait à jouir de la vieet a bannir la crainte des dieux (l), et, propageant Fimpiété, poussait les grands aux crimes de Pathéisme, sans détourner le vulgaire de ceux de la superstition : car sa doctrine, tout aristocratique, ne s’adressait qu’au petit nombre, et ne s’occupait de la multitude (et nenni) que pour la mépriser.

De même que la philosophie manquait de doctrines et était devenue un exercice de chicane, un moyen de lucre pour les cyniques et les épicuriens, ou bien un amusement des rues pour le peuple, d’étudier pour les riches, la religion manquait de dogmes. Dans le sanctuaire deVesta et de Rhéa, toute déificatlon des passions humaines obtenait des prêtres, des sacrifices, des fêtes. Chaque dame romaine avait dans son oratoire secret le Soleil éthiopien, symbolisé par l’épervier; des divinités phéniciennes, moitié femmes, moitié poissons ; des pierres druidiques. On ne croyait pas à. la Providence, mais à la fatalité, dont Pinflexible rigueur donnait aux uns le courage de se tuer, inspirait aux autres le désirinquiet de sonder l’avenir, auquel on ne pouvait rien opposer. De là cette multitude d’oracies et de divinations. Pas un homme riche qui n’eût parmi ses esclaves un astrologue; les experts en chiromancie ou en nécromancie étaient consultés avec anxiété quand la foudre tombait, quand les morts apparaissaient, ou quand on croyait qu’une révolution soudaine-pouvait pousser de la misère au trône, des palais aux gémonies. Des jeunes filles avides d’amour, des jeunes gens impatients d’héri

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Superstition. Dépravatlon.

ter, des femmes désireuses d'être mères, des vieillards énervés , des amantes jalouses, des magistrats ambitieux, accouraient en foule à ces oracles, pleins de foi dans des pratiques absurdes autant qu'impies, pour lesquelles on n'avait-pas horreur d’égorger de malheureux enfants. On ne croyait plus aux dieux; et la conscience éprouvait pourtant un besoin de purifications, d'expiations tel, que, pour se laver de leurs fautes , ceux-ci se faisaient baptiser avec du sang dans les cérémonies de Mithra; ceux—Ià cheminaient sur le Tibre glacé, ou traversaient à genoux le champ de Mars, après s'être baignés. Si Anubis est courroucé, le peuple décrète que l’on enverra chercher en Égypte de l'eau du Nil pour en arroser le temple du dieu , ou que des vêtements seront offerts aux prêtres d’Isis, ou bien des œufs à ceux de Bellone.

Aucun frein ne retenant donc ou les rois sur le trône ou les femmes dans leur retraite, une corruption plus profonde qu'en aucun autre temps en fut la conséquence nécessaire. Où trouver une série d’empereurs aussi monstrueusement pervers que ceux qui se sont offerts et s'offriront encore à nous, suspendus entre les gémonies et

' l'apothéose? Et que serait-ce s'il nous fallait pénétrer dans l'in

térieur des habitations et scruter la moralité privéetll estune famille dont les souvenirs sont parvenus jusqu'à nous, la famille Julia; et sa simple généalogie se présente comme une chaîne de méfaits; c'est un mélange de sang et de noms produit par l'abus des adoptions et des divorces; ce sont des femmes à trois et quatre maris, des empereurs à cinq ou six femmes. Drusus est empoisonné par Séjan; un autre reçoit l'ordre de mourir; un troisième est tué en exil. Agrippa Postumus au commencement du règne de Tibère, le jeune Tibérius au début de celui de Caligula, Britannicus dans la seconde année de Néron, sont immolés pour la sûreté du prince. C. Domitius, père de Néron, s'amuse à lancer avec force son char contre un enfant, à tuer un esclave qui ne boit pas assez; il arrache en plein forum un œil à un chevalier; préteur, il vole les prix dans les jeux. J ulie est, après son troisième mariage, bannie par son père pour ses débauches, et Tibère, son dernier mari, la laisse mourir dc faim. Sa fille , du même nom qu'elle , est convaincue d'adultère et périt dans uneîle. J unia Calvina est bannie pour inceste; les sœurs de Caligula se souillent de la même infamie, et l'une d'elles, concubine de son frère,cstélevée au rangde déesse; tandis que les amants de ces femmes sont mis à mort en vertu des lois protectrices de la morale publique. Auguste épouse Livie, enceinte d’un autre. Livia Orestilla est mariée à Caius, qui la répudie peu de jours après; et deux ans plus tard elle est exilée. Ce même Caïus enlève a son mari Lollia Paulina, à cause du renom de beauté de son aïeule, etla renvoie au bout de quelques jours, en lui défendant toutes relations avec d’autres, jusqu’à l’instant où il lui envoie l’ordre de se tuer. On fait un mérite à Claude de n’avoir pas pris de femme ayant appartenu a cfautres; mais, comme Caligula, il eut cinq femmes, et dans le nombre une Messaline et une Agrippine, dont les noms indiquent encore aujourd'hui tout ce que leur sexea produit de plus dépravé. Drusillina, fille de Caligula, est égorgée avec lui, à peine âgée de deux ans. Claude jette toute nue sur le seuil de sa femme une petite fille qu’il croit le fruit de Padultère. Messaline fait exiler et tuer Julie , fille de Germanîcus, et une autre nièce de Tibère. Une Lépida, parente des Césars, fait avec Agrippine assaut de beauté, d’opulence, dïmpudicité , de. violences; et celle-ci la fait assassiner.

On pouvait montrer, dans le palais des Jules, la grotte où fut égorgé Caius, la prison où on laissa le jeune Drusus périr de faim, en rongeant la laine de sa couverture, et en proféraut contre Tibere des imprécations que celui-ci faisait recueillir avec soin, pour les répéter ensuite au sénat. Dans cette salle, Britannicus but la coupe empoisonnée, et mourut dès qu’il y eut trempé ses lèvres; dans cette autre, Agrippine chercha à provoquer les désirs de son propre fils; et dans ce jardin ce même fils outragea de ses attouchements curieux son cadavre sanglant.

Voilà les forfaits dont se souilla une seule famille; et c'étaient autant de dim‘ et de divœ sur lesquels se portaient tous les regards, que protégeait la mémoire d’illustres parents. Que trouverions-nous donc en nous introduisant au sein d’autres foyers? Par exemple, dans la maison d’Agrippa, « où la seule Vipsania mourut de sa belle « mort, et où les autres périrent soit par le fer, ‘ace qu'on sut, soit « par le poison ou de faim, selon qu’on le pensa (l)? » Dans les palais des patriciens, où l’on attendait a chaque instant des Césars soit l’ordre de se prostituer, soit celui de mourir? Dans le laboratoire de Locuste , longtemps l’un des principaux instruments du pouvoir (2), et où l’on venait se pourvoir de philtres pour se faire ai

(1) TACITE, Ann. Il. ,
(2) Diu inter instrumenta regni habita.

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