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trois ans avant que le roi Hérode eût fait mourir ses deux fils par Pordre de l'empereur Auguste. Ashavérus est mon nom : mon père était menuisier-charpentier, ma mère travaillait à l'aiguille, et faisait les habits des Iévites, qu’elle brodait admirablement. J ’appris à lire et à écrire; puis, devenu grand, on mit dans mes mains le livre de la loi et des prophètes. Mon père avait en outre un vieux et gros livre relié en parchemin, qui venait de ses ancêtres, dans lequel je lus des choses étonnantes, dont il est bon que je vous donne une idée.

a Quand Adam et Ève, nos premiers parents, eurent deux fils, Cain et Abel, ils crurent que l’un d’eux serait le Messie, qui les rachèterait du péché de désobéissance. Cette espérance s’évanouit lorsque Caïn eut tué Abel. Adam le pleura cent ans; puis, ayant eu beaucoup de fils et de filles, et sentant sa fin approcher, il appela Seth, et lui dit : « Va au paradis terrestre, et demande à Vange Gav « briel , qui veille à l’entrée avec une épée de feu, de m’y laisser u pénétrer encore une fois avant de mourir. u

a Seth, qui ne savait rien, s’en alla trouver l’ange, et lui présenta la requête d‘Adam; mais il lui fut répondu : «Ni ton père, ni toi, u ni tes descendants, n’entrerez dans le paradis terrestre, mais bien a dans celui du ciel. »

a Quand fange eut ainsi parlé, il lui laissa apercevoir de loin ce lieu de délices qu'avaient habité son père et sa mère, et où ils avaient désobéi. Seth en fut tellement émerveillé, qu’il se prit à pleurer; mais range le rappela, et lui dit: «Ton père doit bientôt n mourir; voici trois semences de l’arbre défendu , mets-les sous sa a langue quand il sera mort, et ensevelis-le ainsi. n

« Seth s’en alla, et fit comme il lui avait été commandé. Et à l’endroit où Adam fut enseveli germèrent quelque temps après

trois jeunes arbres qui grandirent avec le temps, et portérent un _

fruit si beau que rien ne pouvait flatter davantage la vue; mais ce fruit était amer au goût et plein d’âpreté, de sorte que personne

p ne prit souci de ces arbres.

a Quand nos pères furent emmenés esclaves en Égypte, Moise vit une forêt ardente à Pendroit où Dieu lui parla , et ce fut là qu'il prit la verge avec laquelle il opéra les prodiges que vous pouvez lire dans la sainte Écriture.

u A leur arrivée dans la terre promise; nos pères commencèrent à bâtir des villes et des châteaux forts pour se défendre contre les ennemis. Les arbres dont j'ai_.parlé étaient encore à leur place sur

une montagne où s’éleva Jérusalem, et ils restèrent en dehors de l'enceinte jusqu’au temps où David, le roi-prophète, les fit entrer dans le circuit des murailles, et bâtit près d'eux une maison pour lui, tant lui plut la vue de ces fruits.

« Un jour il en cueillit trois, en coupa un d’abord, et n’y trouva que de la terre; dans l'autre il vit écrit Chaselzécab, c’est-à-dire, reçois-le en amour; dans le troisième la passion de Jésus-Christ, prédite telle que ce roi dans ses Psaumes. '

« Au milieu des vicissitudes qui suivirent, Jérusalem ayant été entièrement détruite , le palais de David et les trois arbres restèrent a un mille loin de la ville, jusqu’au moment où Antipater (Aristobule), père du roi Hérode prcmier,les fit abattre en 3930, pour dégager ce terrain destiné au supplice des malfaiteurs, et qu'on appela le Golgotha. Ces arbres furentportés dans la ville près d'un grand mur ou je m’assis maintes fois et me jouai bruyamment avec mes compagnons. Ce sont les mêmes avec lesquels fut faite la croix de Jé— sus-Christ. n

Ashavérus poursuit en racontant qu'à l'âge de neuf ans il enten

l dit raconter a son père qu’il était arrivé trois rois qui sinformaient

d'un roi nouveau-né, pour l’adorer. Alors il courut après eux, et il les rejoignit lorsqu’ils entraient à Bethléem. Ici Ashavérus entame le récit de la vie de Jésus-Christ enfant et de sa fuite en Égypte , partie d'après l’Évangile, partie peut-être d'après les livres apocryphes.

a La sainte famille fuyant vers PÉgypte, Marie, qui se détournait de temps en temps pour regarder, aperçut des soldats, et en fut tellement effrayée qu’elle serait tombée de l'âne, si Joseph ne l'eût soutenue. Ils virent une grande chénaie où ils allèrent se cacher, et soudain les arbres se replièrcnt pour les couvrir; les soldats passèrent ainsi sans les voir. Aussitôt après les branches se redresserent, et la sainte famille poursuivit sa route.

a Le lendemain ils atteignirent le désert; et quand ils eurent fait beaucoup de chemin, ils furent pris d’un nouvel effroi en voyant s’élancer d’une caverne deux brigands. Ceux-ci prirent Joseph et Marie avec l'enfant; et, les ayant conduits dans leur repaire, leur demandèrent qui ils étaient. Marie se troubla tout à fait, mais l'enfant regarda les voleurs avec un tel sourire et leur toucha tellement le cœur, qu’ils délièrent aussitôt Joseph, et firent apporter des langes pour Jésus et des vivres pour ses parents. '

« Or il est à savoir que la femme d'un des voleurs avait un enfant hydropique. Après avoir pris, lavé et changé Jésus, elle en fit autant pour le sien, qui, à l'instant même, se trouva guéri. Les brigands restèrent extrêmement étonnés : aussi Joseph et Marie furent bien servis, et on leur donna pour reposer la chambre la

meilleure; puis le lendemain on les remit sur la bonne route. Un

brigand leur souhaitant un bon voyage, dit à Jésus : «Seigneur, je a crois fermement que vous êtes plus qu’un homme, puisque je n’ai a pas eu le courage de vous tuer tous trois, et que vous êtes les pren miers qui sortiez sains et saufs de mon logis. Qu’il vous souvienne « donc de moi, Seigneur, et de la misère de ma vie; n et il les quitta les larmes aux yeux. C’est ce même larron, selon que Pattesta lu Vierge Marie, qui fut crucifié avec Jésus.

a En poursuivant son voyage, la sainte famille se trouva hors du désert sur l’heure de midi, et la sainte Vierge descendit de Pane pour se reposer. Fatiguée comme elle l'était, elle se mit à l'ombre d'un dattier , tandis que Joseph cherchait un peu d'herbe pour sa

' monture. Marie en levant les yeux vit que les dattes étaient mûres;

et, comme elles paraissaient très-belles, elle en eut envie; mais elle ne pouvait y atteindre, attendu qu’elles étaient trop hautes. Voilà alors qu’une branche se courbe jusque sur ses genoux, et elle en cueille tant qu’elle veut.

u Et ils poursuivirent leur voyage. La terre d’Ég_vpte est éloignée de la J udée de seize bonnes journées de chemin. Lorsqu’iIs y furent arrivés, dans tous les endroits où ils passèrent, les faux dieux furent renversés; beaucoup dîäæiptîens, vinrent les adorer, et ils répondaient a ceux qui les en réprimandaiebt : « Nos dieux tom« bent devant eux : pourquoi n’en ferions-nous pas autant?

a Lorsqu’ils eurent demeuré quelque temps en Égypte, un ange apparut en songe à Joseph, et lui commanda de retourner en Judée, où Hérode était mortmisérablement. n

Ashavérus assiste comme témoin aux faits de la vie de JésusChrist, et il se complaît beaucoup dans les détails domestiques. Nous les passons pour arriver à la Passion, dans le récit de laquelle la légende met en opposition, avec le Juif de bonne foi et repentant, personnifié dans Ashavérus, le Juif obstiné et traître, personnifie dans Judas Iscariote.

« Je vous dirai de quelle famille était Judas. Son père sortait de la souche de Ruben, était jardinier, et faisait un petit commerce de terre et de plantes. Quand sa femme fut enceinte de Judas, elle rêva qu’elle donnait le jour à un fils ayant une couronne a la main; qu’après l'avoir jetée par terre il la foulait aux pieds , puis s'approchait de son père et le tuait. ll allait ensuite au temple, et en brisait les ornements précieux.

«Elle se réveilla désolée, et raconta son rêve à son mari, qui s’en alla partout s’enquérant de ce qu'il signifiait; on lui dit a la fin qu’il lui naitrait un fils qui tuerait un roi et son père, et serait si avare que , pour avoir de l'argent, il ne reculerait devant aucune iniquité.

« En entendant cela, le père de Judas fut tout épouvante; et afin de détourner tant de malheurs, il résolut, avec sa femme, de noyer l'enfant. En effet, lorsqu’il eut dix jours, il fut porté par son père au J ourdain, quise jette dans la Méditerranée. Mais le coffre qui le contenait fut poussé vers l'île de Candie, et le roi du pays, en se promenant avec sa femme, vit flotter cette caisse, qu’il fit pêcher. Comme il y trouva un bel enfant, il ordonna qu’on en prit soin, et l’appela Judas, parce qu'il reconnut à ses vêtements qu'il était Juif.

«Judas futélevé avec le fils du roi, plus âgéquelui d’un an. Quand ils eurent grandi, on s'aperçut que Judas dérobaît l’argent de l’autre; le jeune roi le dit donc à son père, qui, ayant fait fouiller Judas, trouva sur lui des pièces de monnaie, des anneaux, des bijoux de prix, enlevés à la reine et au prince: il le fit donc fouetter, et lui dit : u Tu n'es pas mon fils, quoique tu en portes le nom; tu es un « enfant trouvé , sauvé des flots , et élevé par charité.»

« Judas fut pris à ces paroles d'une telle rage de ne pas être ce qu’il croyait, qu’il résolut de se venger; et imaginant que c’était la faute du jeune prince, il chercha le moment et le lieu favorable pour lui faire un mauvais parti. Un jour qu'ils étaient allés se promener ensemble dans un petit bois , il lui donna un tel coup sur la tète qu’il le tua; et, ayant gagné la mer, il se sauva en Égypte. Il passa de là a J érusalem, où il se mit aulservice d’un grand seigneur, attendu qu’il était circoncis sans le savoir, instruit d'ailleurs dans la loi et dans les usages des Juifs.

« Au bout de quelque temps son maître l'envoya acheter des fruits, et lui indiqua la maison qu’habitait précisément son père. Avide de se faire de l'argent, il escalada le mur du jardin, et se mit à cueillir des fruits;s0n père, venant a s’en apercevoir, lui dit : « Pourquoi voles-tu mes fruits? n et autres paroles: alors J udas en fureur lui asséna tant de coups qu’il le laissa pour mort, prit les fruits et s’en alla.

u Le lendemain, sa mère vint s’en plaindre à son maître. Il fut donc envoyé en justice; et la sentence décida que si le blessé mourait, il épouserait la veuve, ce qui advint. Il fut appelé Iscariote, dest-à-‘dire assassin , et vécut longtemps avec sa mère.

« Mais une fois, comme elle se couchait, elle remarqua qu’il avait deux doigts du pied attachés ensemble; ce qui la fit s’écrier : « O u Seigneur! je vois bien que mon songe était trop véridique; car u l'enfant que nous avons exposé avait précisément les doigts a ainsi. r: Et plus elle regardait Judas, plus elle acquérait la certitude que c'était lui-même, d’autant plus qu’il avait à la tempe une envie de couleur grise, comme son enfant; c'est ainsi qu’il fut reconnu. n

On voit que Fimagination des narrateurs allait puiser dans la tradition hébraïque, en même temps que dans les fables païennes, les couleurs les plus sombres pour en charger le plus grand des coupables. Le traître accomplit son forfait; le Christ est traîné au supplice, et Ashavérus, grand partisan des scribes et des pharisiens, veut être témoin de ses derniers instants.

« J’étais sur ma porte quand je vois des gens courir en répétant : u lls crucifient Jésus! n Je pris alors mon enfant dans mes bras pour le lui faire voir; car à cet instant Jésus arrivait en chancelant sous sa croix pesante. ll s’arrêta devant ma porte pour se reposer quelque peu; mais moi, m’en offensant comme d’un affront, je lui dis durement: «Allons, marchez; loin, loin de ma porte! « Je ne veux pas qu’un vaurien s’y repose. »

a Jésus me regarda d’un air triste, et dit : « Je vais et je me re

« poserai; toi tu iras et ne te reposeras plus; tu chemineras tant « que le monde sera monde, et jusqu’au jour du jugement. Va, tu u me verras assis à la droite de mon Père, pour juger les douze triu bus qui m’auront crucifié. »

a Je laissai mon enfant, et je suivis Jésus. La première personne que je vis fut Véronique, qui vint essuyer le visage de Jésus avec un linge sur lequel ce visage resta empreint. Plus loin je vis Marie et d'autres femmesqui pleuraieut. Un ouvrier qui portait les clous et le marteau prit un de ces clous, et, le mettant sous les yeux de Marie: «Regardez, femme, lui dit-il; votre fils va être cloué avec cela. u

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