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des légions , non par suite d’un mécontentement récent, mais parce qu’elles seconfiaient dans la faiblesse d’un gouvernement nouveau; les instigateurs du désordre mettaienten avant les souffrances du soldat, les fatigues de la guerre, les coups de verges, et la rigueur de la discipline. Des exemples d’une extrême sévérité ne suffirenl: pas pour apaiser la révolte; et ce fut un spectacle nouveau que de voir non plus deux camps ennemis combattre l’un contre l’autre, mais des hommes qui avaient dormi sous la même tente et mangé a la même table, se jeter les uns sur les autres. Aussi Gcrmanicus déplorait-il d’être obligé d’employer la force pour réprimer les séditieux , ce qui n’était pas un remède, mais un massacre.

Il parvint enfin, à force d’affabilité et tout a la fois de fermeté, à les apaiser. Tournant alors leur ardeur contre les ennemis, il défit les Germains, et, profitant d’une nuit consacrée à leurs solennités, il les tailla en pièces, lavant ainsi dans leur sang la honte de Varus. Il fut puissamment secondé, dans ces expéditions et dans celles dont nous avons fait mention précédemment (l), par le courage d’Agrippine sa femme, qui le soutenait dans ses résolutions , encou— rageait les timides, secourait les blessés. Tibère prit ombrage de ce jeune héros; et, bien que Germanicus fît tous ses efforts pour détourner le nuage menaçant, en n'entreprenant rien qu’au nom de Tibère et en lui attribuant tous ses succès, Pempereur, craignant qu’il ne voulût profiter de l'amour du peuple et de Fermée pour s’emparer de l'empire, Farrêta au milieu de ses victoires. Il le rappela à Home, où il lui accorda, pour misérable récompense, des honneurs tombés en désuétude. Il le fit triompher des peuples du Rhin et de FEIbe; et la femme d’Arminius suivit le char, dans lequel Germanicus avait à ses côtés Néron Drusus, Caius, Agrippitie et Drusille, ses enfants.

Tibèrefenvoya alors en Orient pour y apaiser une insurrection, avec des pouvoirs pareils à ceux dont Pompée avait été investi; mais en mettant près de lui Cnéius Pison , homme vaniteux et violent. Cesénatcur, et Plancine sa femme, prenante tâche, en répandant l’or et la calomnie, de traverser en tout Germanicus, finirent par le faire mourir de douleur, ou plutôt rempoisonnèrent.

Tous pleurèrent la fin de ce généreux jeune homme : plusieurs

(1)Voy., tome IV, le chapitre des guerres dmuguste. —W1LusLu, Die Feldzuge des Nero Claudius Drusus in Niederdeutschland. Halle, 1826.

Wscasnum, Animadu. in C. C. Taciü Historiam eæpcditionum Germanvici in Germania. Kehl , 182i.

nations germaniques suspendirent les hostilités , pour lui rendre
des honneurs funèbres; certains de leurs princes se rasèrent la
barbe, et firent couper les cheveux de leurs femmes, en signe de
deuil; le roi des Parthes interrompit pendant quelque temps ses
chasses; les habitants d’Antioche lancèrent des pierres aux dieux
et aux temples, comme pour punir de cette mort les maîtres du ciel;
dans Rome enfin, les manifestations les plus graves témoignèrent
de la douleur générale. n Le jour, dit Tacite, où ses cendres furent
n déposées dans le tombeau d’Auguste, tantôt Rome paraissait une
u caverne pour le lugubre silence, tantôt un enfer pour les gémis-
u sements. On courait par les rues; le champ de Mars, rempli de
« torches, était embrasé. Là soldats sous les armes, magistrats sans
a leurs insignes, et peuple par tribus, sécriaient que la république
a était perdue, aussi hardis et francs qu’ils étaient oublieux d'a-
« voir un maître dans Tibère. Mais rien ne blessa plus Tibere que
«la vive affection du peuple pour Agrippine. C'était, disait-on,
u Fornement de la patrie, le seul reste du sang d’Auguste, un
a brillant reflet de l’ancien temps; les yeux levés au ciel, on priait
a les dieux de sauver les jeunes enfants, et de les faire survivre aux
a méchants (l). »

Rassure’ désormais, Tibère n’eut plus besoin de se déguiser, et dissipa l'illusion qu'Auguste avait pris soin de laisser. Il commença par enlever au peuple l’élcction des magistrats et la sanction des lois : sous prétexte qu’il regrettait de le voir obligé d’abandonner ses occupations pour se rendre-aux comices, il transféra ces deux prérogatives au sénat. Ce fut là un changement des plus importants dans la constitution romaine, bien que Suétone ne l’ait pas même signalé et que Velléius Paterculus en parle à peine. Les longues rivalités entre les patriciens et les plébéiens n'avaient pas eu d'autre cause que [admission aux comices, et le degré (Tautorité à exercer dans leur sein. Les comices se réunissaient, ainsi que nous l’avons dit, par curies, par centuries ou par tribus. Dans les premières assemblées, chaque citoyen , quel que fût son rang et sa richesse, était appelé à élire les magistrats et à décider des intérêts les plus graves. Les assemblées par centuries, ayant lieu d’après la mesure des richesses , donnaient la prépondérance aux classes aisées. Les comices par tribus, pour lesquels il n’était pas besoin de prendre les auspices, formaient opposition aux deux autres.

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Administratlon.

Du moment où les habitants de l'Italie furent introduits dans les tribus de la cité, les comices par curies cessèrent; seulement, comme leur vote était nécessaire pour confirmer certains testaments et des adoptions, les curies étaient alors représentées par les trente licteurs chargés autrefois de les convoquer.

Les comices par tribus étaient bien déchus dans les derniers temps de la république, quand la voix du peuple ne pouvait guère se faire entendre au milieu du choc des glaives; puis leur puissance législative se trouva anéantie quand les empereurs se constituèrent les représentants du peuple et souverains. On ne les rassemblait plus que pour entendre proclamer les magistrats inférieurs , dont l'élection, d'après l'ancienne constitution, appartenait aux tribus.

Les comices par centuries, véritable assemblée des Quirites, nommaieut les premiers magistrats, y compris le roi des sacrifices, ratifiaient les lois proposées par eux, jugeaient les crimes de lèsemajesté, et statuaient sur tout ce qui concernait le salut public. P. Sulpicius, en étendant à toute l'Italie, lors de la puissance de Marins , les droits de cité dans Bome, introduisit une grande confusion au sein de ces comices. Sylla limita leur autorité à la faculté de s'opposer, ce qui rendait aux patriciens leur influence primitive. A sa mort, Cotta et Pompée restituèrent aux assemblées populaires toute leur puissance; mais on vendait les suffrages, et la brigue s'y exerçait effrontément. César, conservant les apparences, ‘attira à lui la nomination des deux consuls et de la moitié des autres magistrats. Auguste restitua aux comices leurs anciens priviléges, mais en les rendant illusoires à l'aide des recommanda

. tions, et parfois en nommant lui-même les consuls.

Réduits àcet état de nullité, l'empereur pouvait fort bien les conserver, sans avoir à en redouter ni périls ni obstacles, d'autant plus qu'il les dirigeait comme tribun, et pouvait casser chacune de leurs décisions. Mais afin de prévenir chez eux jusqu’a la pensée de recouvrer leur souveraineté , Tibère les abolit. Les droits ravis au peuple furent concentrés dans un sénat servile, qui devint ainsi tout ensemble législateur et juge des crimes de lèse—majesté. Mais comme il aurait pu se permettre de prononcer librement, Tibère y pourvut en décidant que les sénateurs voteraient à haute voix, en présence de l'empereur ou de ses affldés.

C'est devant cette assemblée, auguste dans un temps et désormais avilie au point de dégoûter Tibère lui-même par sabassesse , qu'il proposait ou promulguait ses lois. Chaque fois qu’il s’agissait de réformer les mœurs , de corriger les mauvaises habitudes, il parlait comme l'eût fait Caton lui-même; mais il finissait toujours par conseiller de ne rien faire pour remédier au mal. Un tyran peut-il désirer rien de mieux que la corruption de ses sujets? La nation , devenue oisive depuis qu’elle restait étrangère aux affaires publiques, pouvait se ruiner tout à son aise en festins, en acquisitions de vases et d’habillements desoie, en dépenses pires encore; cela n’inquiétait pas Tibère; elle ne pensait pas , durant ce temps, à troubler celui qui commandait.

La loi contre ceux qui offensaient la majesté du peuple fut ap— pliquée à l’empereur, comme représentant le peuple lui-même, et elle lui fournit un moyen légal de consommer les plus grandes atrocités, sans préjudice des petites vexations. Les premiers contre qui elle fut mise à exécution furent des chevaliers obscursjet de mau-' vaises mœurs , des publicains rapaces, des gouverneurs infidèles, des adultères décriée; et le peuple applaudit au rigide observateur des lois. Mais à peine les dispositions du prince furent-elles connues, que de toutes parts fourmillèrent les accusateurs. Les jeunes gens élevés dans les écoles des rbéteurs, où la doctrine était toujours séparée de la pratique, ayant la tête pleine de métaphores et de lieux communs, impatients de passer des vanités d’un monde tout idéal aux réalités du barreau et à la prose de la vie, avides d’exercer l'habileté acquise, de se procurer honneurs, renom,plaisirs, de faire du bruit, de rivaliser de luxe avec les grands; les jeunes gens couraient en foule formuler des accusations comme au temps de la république. Des personnages considérables se précipitèrent aussi dans cette voie ouverte au talent et à Fambition : parmi eux on voyait le grammairien Juniusuothon, qui, poussé par Séjan dans les rangs des sénateurs, se souillait effrontément des plus lâ

ches bassessesçBrutidius, qui, riche de science, aurait pu s'élever

très-haut en suivant le droit chemin, et se pressa trop de dépasser ses égaux, puis ses supérieurs, puis lui-même; Athérius, qui, croupissant dans le sommeil et dans des veilles crapuleuses, méditait entre une partie de jeu et une nuit de débauche des embûches infâmes contre les plus nobles citoyens (i). Ces hommes et ceux qui les imitaient intentaient une action , selon l'usage antique , à quicon

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Accusations.

que brillait aux premiers rangs par sa gloire, par ses vertus, par ses richesses. Mais les temps et les juges étaient changés. L’éloquence n'offrait plus, comme autrefois, un but élevé aux passions politiques et un exercice à l’art oratoire. Les haines qui avaient survécu à la liberté suggéraient mille tours perfides, et les preuves les plus légères suffisaient, quand tel était le bon plaisir du maître; on prenait occasion des différends des familles, et le moindre fait était présenté comme un crime d’Etat. Se déshabiller ou se vêtir devant une statue d'Auguste, satisfaire un besoin naturel ou entrer dans un mauvais lieu ayant au doigt un anneau, ou sur soi une pièce de monnaie avec l'effigie de l’empereur; une tirade contre Agamemnon dans une tragédie; un éloge funèbre de Drusus écrit avant sa mort; la vente d’un jardin dans lequel s’élevait une statue d’Auguste; avoir demandé aux Chaldéens si l’on deviendrait roi, et être assez riche pour paver d’argent la voie Appienne, c'étaient là autant de crimes de lèse-majesté. Celui de Crémutins Cordus fut d'avoir, dans ses Annales , appelé Brutus le dernier des Romains.

Les citoyens accoutumés à parler haut dans le forum , et à épancher leurs pensées dans la conversation et dans leur correspondance, se virent entourés d'espions. La parole fut arrêtée , la pensée entravée; et il fut interdit de pleurer les victimes jusqu’à ce qu’on le devint soi-même. Prononcer le nom de liberté, c'était penser au rétablissement de la république; celui qui regrettait Auguste réprouvait Tibère; le silence était regardé comme une preuve de conspiration; les paroles étaient interprétées malignement; la tristesse signifiait mécontentement; la gaieté, espérance d’un changement. Durant les jours où il hésitait à accepter le pouvoir, Tibère avait pris note de chaque parole, de chaque fait, de chaque désir de liberté, qu’on ne songeait point alors à dissimuler; et il s’en souvenait désormais pour en faire des crimes d’État et de lèse-majesté. '

A_ peine un citoyen était-il en butte à une accusation , il voyait

ses amis, ses parents les plus proches le fuir comme un pestiféré,

dans la crainte d’ètre enveloppés dans sa ruine. Point de différence entre un étranger et un parent, entre un ami et un inconnu ; point de délation si infâme a laquelle les premiers sénateurs ne fussent empressés de se livrer, soit ouvertement, soit en secret. Un fils dénonça son père ; et l’on ne retrouve plus ces actes généreux qui, durant les prescriptions de Sylla et d’0ctave, rappellent encore que

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