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« filles d'un prix facile; on voit ensuite paraître sur les théâtres
- tout ce qui plaît par la forme , tout ce que l’on vante pour le ta-
c lent. Ici l'on applaudit les Lydiennes orgueilleuses de leurs
c troupeaux; la les femmes de Cadix avec leurs cymbales et leurs
« crotales; ailleurs on voit des bandes de Syriennes ou la troupe
a scénique au milieu de laquelle tombent d'en haut, à l'improviste ,
« des nuages d'oiseaux venant du Nil sacré, du Phase glacé et de
u la brûlante Numidie. Alors, le sein comblé, tous élèvent leur
n voix au ciel en chantant leur maître chéri. Puis, durant la nuit,
a des illuminations splendides mettent en fuite le repos indolent et
« le sommeil paresseux (t). »

Le‘lion familier de Domitien fut tué par un tigre amené récemment d'Afrique. Abascantius proposa au sénat d'adresser d'une manière solennelle des compliments de condoléance à l'empereur : Stace chanta les mérites du défunt, et déplora avec le peuple et le sénat la perte que venait de faire le monde dans le favori impérial (2). Voilaà quelles sources sfinspiraient les poëtes de cette époqueî; c'est ainsi que Stace méritait les couronnes de pin dans les jeux, l'or de César et les applaudissements quand il lisait.

I La lecture publique est le secret de toute la poésie d'alors. Vingt, quarante, cent amis se réunissent pour applaudir, non pour donner des avis; pour s'amuser eux-mêmes , non pour venir en aide au poëte : l'empereur lui-même prend part à ces réunions ; Claude se contente d'écouter; Néron et Domitien lisent leurs propres vers, et portent au comble la manie des applaudissements obligés.

La déclamation avait été réduite en préceptes pour la poésie comme pour l'éloquence. Que le lecteur se montre modeste, et que les auditeurs soient indulgents. A quoi bon vous faire un ennemi, par des arguties littéraires, de celui a qui vous venez prêter une oreille favorable? Que l'ouvrage soit plus ou moins remarquable, louez toujours (3). Que le lecteur se présente avec une défiance

(t) Sylv., I, 6.
(2) Magna lamen subiti tccum solatia letlu‘
Victe, fercs quod le mæsli populusque patresque....
Ingemuere mori, magni quod Cæsaris ora,
Inter tot scythicas, libycasqzie, et litlorc Rheni
Et Pharia de génie feras, quas perdere vile est,
Unius amissi teiigil jaclura leonis.
Sylv., li, 5.
(3) Puma, 151)., Vl , 17.

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respectueuse, comme l'usage l'impose; qu’il ait un compliment, une excuse tout prêts : c J'ai étérprié ce matin de plaider dans une a cause; veuillez ne pas me savoir mauvais gré de ce mélange des « affaires avec la poésie, car j'ai l'habitude de préférer les affaires - aux plaisirs, mes amis à moi-même. u

Quand l'auteur a un organe ingrat, il charge un esclave de lire son manuscrit (i). S'il déclame lui-même, il observe de tous ses yeux l'impression qu’il produit sur son auditoire, et s’arrête de temps en temps, en ayant l'air de craindre de l'avoir fatigué, et en se faisant prier pour poursuivre. Aux endroits les plus beaux , et plus encore à la fin, éclatent les applaudissements, qui se divisent, selon les règles de I’art, en catégories. L’une comprend le trivial bien, très-bien, admirable; l'autre, les battements de main; la troisième, les bonds sur les sièges, les trépignements; dans la quatrième, on agite sa toge, et ainsi de suite, de plus fort en plus fort. Pline, le journaliste de cette époque, vous dira dans un endroit que l'année a été abondante en poésies; dans un autre, que dans tout le mets d’avrit il ne s'est pas passé un jour sans lecture (i). L'avocat Régulus lut des compositions familières; Calpurnius Pison , un poëme; Passiénus Paulus, des élégies; Sentius Augurinus, des poésies légères; Virginius Romanus , une comédie; _ Titinius Capiton raconta les derniers instants de personnages illustres, etc. (2). Tel était le public auquel Stace voulait plaire et auquel il plut. ill ne sortait jamais sans être entouré d'un nombreux cortège d’amis, et c’était une fête dans Rome quand il envoyait des billets dînvitation (3) pour entendre ses vers dans la salle d’Abascantius.

(i) On trouve dans Pline le jeune la description d’une de ces lectures : « Je suis persuadé que, dans les études comme dans la vie, rien ne convient mieux à l'humanité que de méler le plaisant au sévère , de crainte que l'un ne dégénère en mélancolie, l'autre en impertinenoe. Parce motif, après m'être occupé de travaux importants, je passe toujours mon temps à quelques bagatelles. J'ai pris pour les mettre en lumière le temps et le lien propice, avec l'intention d'habituer les personnes oisives à les entendre à table. J'ai donc fait choix du mois de juillet, durant lequel j'ai vacance complète; et j'ai rangé mes amis sur des siéges près de plusieurs tables. Un jour il arriva par hasard que l’on vint me prier de plaider une cause, quand j'y pensais le moins. Je saisis cette occasion de faire à mes invités un petit compliment, et deleur adresser à la fois mes excuses;car, après les avoirappelés en petit nombre pour assister à la lecture de l'ouvrage, je Pinterrompais comme une chose peu importante, pour courir au Forum, où d'autres amis me réclamaient. Je les assurai que j'observais le même ordre dans mes compositions , que je donnais toujours la préférence aux affaires sur les plaisirs, au solide sur l'agréable, à mes amis sur moi-même. Du reste, l'ouvrage dont je leur ai fait part est tout à fait varié, non-seulement quant au sujet, mais encore pour la mesure des vers. C'est ainsi que, dans la défiance où je suis de mon esprit, j'ai pour habitude de me prémunir contre l'ennemi. J'ai lu haut deux jours pour satisfaire au désir des auditeurs; néanmoins, bien que les autres suppriment certains passages ,je ne passe ni ne supprime rien, et j'en préviens ceux qui Mécontent. Je lis tout, afin d'être en état de pouvoir corriger tout; cc que ne peuvent faire ceux qui ne lisent que les endroits les plus travaillés. Ils donnent peutétre par là à croire aux autres qu’ils ont moins de confiance en eux que je n'en ai dans l'amitié de mes auditeurs. Il faut bien aimer en effet, pour croire n'avoir pas à craindre d’ennuyer ceux qui sont aimés. En outre, quelle obligation avons-nous à nos amis, s'ils ne viennent nous écouter que pour leur divertissement? Je vois pour moi un indifférent et même un ingrat dans celui qui préfère trouver dans les ouvrages de ses amis la dernière perfection, que de la leur donner lui-mémé. Ton amitié pour moi ne me permet pas de douter que tu ne sois bien aise de lire promptement cet ouvrage dans sa nouveauté. Tu leliras, mais retouché , attendu que j'en ai fait lecture dans le but unique de le retoucher. Tu en connais déjà une bonne partie. Ces endroits-là ne te paraîtront pas moins nouveaux, soit parce qu'ils ont été perfectionnés, soit qu'à force de les repasser, comme il arrive souvent, ils se soient trouvés gâtés. En effet, quand la majeure partie

d’un livre a été modifiée , tout le reste parait changé à la fois, bien qu’il n'en soit rien. »

(i) Ep. I, i3. a Nous avons en ‘cette année bonne quantité de poëles. Dans tout le mois d'avril, il ne s’est presque pas passé un jour sans qu’il ait été lu quelque composition. Je suis charmé que les sciences soient cultivées aujourd'hui , et que les esprits de notre époque cherchent à se faire connaître, bien que les auditeurs se réunissent avec beaucoup de lenteur. En effet, ils restent en majeure partie assis au dehors, sînformanl. de temps à autre si celui qui doit réciter est entré , ou s'il a iini la préface ou lu la plus grande partie du livre; alors enfin ils s'acheminent à pas lents vers le lien assigné; ne s'y arrêtant pas même iusqu’a ce que la lecture soit finie. ils partent au contraire bien avant, les uns sous quelque prétexte et en cachette, les autres ouvertement, sans le moindre égard. Uempereur Claude n’en agit pas ainsi au temps passé; car unjourqu’il se promenait dansle palais, ayantentendu des exclamations, et appris que Novatianus lisait un certain ouvrage de sa composition , ce prince entra à l'improviste dans le cercle des auditeurs. Aujourd'hui chacun veut qu’un le prie beaucoup, quelque peu (‘Peccupation qu’il ait; puis il ne vient pas , ou s’il vient, il se plaint d’avoir perdu sa journée , précisément parce qu’il ne l'a pas perdue. Mais ceux qui ne laissent pas d’écrire pour l'ignorance ou l'orgueil de pareilles gens, n’en sont que plus dignes de louange. Je n'ai jamais manqué à mon devoir envers ceux-ci, dont la plus grande partie était de mes amis. a

(2) NISARD, Poëtes de la décadence. .

(3) Invitari anditeres sotebant par Iibetlos et codieiltes. PLINE.

Crispinus , le plus ardent de ses admirateurs , prépare tout ce qu’il faut; il invite, il échanffe, il gourmande les gens tèides, donne le signal des applaudissements, les ravive au besoin; et cependant le poëte déclame ses vers, dans lesquels il croit, en tirant quelques faibles sons du petit nombre de cordes que la tyrannie a laissées à la lyre romaine, se concilier tout ensemble et les triomphes du moment et les louanges de la postérité.

Quelle sera sa récompense? les bonnes grâces impériales, et l'in4 signe honneur d’embrasser les genoux du Jupiter terrestre: mais iHui faudra, pour rassasier sa faim, vendre àl’histrion Paris une de ses tragédies; attendu que les danseurs et les comédiens ont la ris chesse et le pouvoir, qu’ils créent les chevaliers et les poètes, et donnent ce que ne savent pas donner les grands (i).

Mais Stace ne retirera de ses vers tant vantes que des applaudissements. Uorgueil qu’il en a conçu ne lui permet pas de s’en tenir à ses Sylves; il veut composer un poëme ou plutôt deux, non par inspiration, mais de propos délibéré; et il en vient à bout, s'il suffit d'avoir, dans les douze livres de huit cents vers chacun que contient la Thébaîde, fait l’introduction de FAchiZIéide. Peut-être se proposait-il de nous montrer complètement, dans Achille, ce héros qu’Homère, à son avis, n'avait fait qubsquisser; comme un sculpteur qui entreprendrait de délayer dans une série de basreliefs la grande pensée du Moïse de Michel-Ange.

A force d'écrire, un auteur, pour peu qu’il ait de talent, finira '

par doter la langue de formes nouvelles, de tournures ou élégan» tes ou expressives; et, en effet, on fait honneur à Stace de quelque invention de style. Il n’eut pas néanmoins la spontanéité qui enri-_ chit une langue, mais la faculté de changer la manière ordinaire de

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s'exprimer, de renchérir sur elle en la dénaturent, pour déguiser lfimitation. Il sortit aussi parfois des lieux communs, et sut trouver des caractères vrais, les dessiner même avec vigueur et simplicité, maissans les soutenir jusqu’à la fin. Sa facilité lui nuisit en cela; elle était si grande, qu’il ne craignit pas de se vanter d’avoir composé en deux jours Pépithalame de Stclla , en deux cent soixantedix-huit hexamètres. C'est ainsi qu’il énervait la puissance d'un esprit beau sans doute et cultivé (l) , mais sacrifié aux défauts du temps.

Un autre poète qui fit des vers pour toutes les circonstances,

‘fut M. Valerius Martial, Espagnol, natif de Bilbilis. Il s’en vint a

Rome, et alla chercher du pain a la cour de Domitien. La moitié des
quinze cents épigrammes qu’il écrivit consiste en flatteries dégoû-
tantes en l’honneur du Jupiter romain, en requêtes variées par
lesquelles il mendie, avec beaucoup d'esprit et sans la moindre
honte, de l’argent, des vêtements, des bonnes grâces, des dîners,
un fllet d’eau pour sa maison de campagne : « Je priais naguère
n Jupiter de me donner quelques mille livres, et il me répondit: Te
a les donnera celui qui me donne les temples. Ona donné des
« temples à Jupiter, mais non pas à moi les mille livres. Cependant
a il avait lu ma requête avec non moins de bonté que lorsqu’il ac-
« corde le diadème aux Gètes suppliants, en allant et en venant
« par les avenues du Capitole. 0 Pallas, secrétaire de notre dieu
« tonnant , dis-moi : Si son air est tel lorsqu’il refuse, quel sera-t-il
a quand il accordera?Ainsi parlais-je; Pallas me répondit: Sol que
- tu es.’ crois-lu refuse’ ce qui n’a pas encore été octroyé (2)?

Et ailleurs: u Si yétaisinvité a souper en même temps par César « et par Jupiter, quand même les étoiles seraient près de moi et le pa« lais de César bien éloigné, je répondrais aux dieux : Cherchez « qui veuille être le convive du (lieu; mon Jupiter me retient a sur la terre (3). »

Voilà donc Jupiter mis au-dessous de Domitien, non pas ici seu

(I) Cullissimus poela alque ingeniosissimus : neque enim nullus vclerum au! recenliorilnz propius ad virgilianam majcstatem accedcre valait, eliam propinqziior faturus, si lam prope esse nolitissel. Siquideln natura sua elatus, sicubi ecccellere conalus est, ezcrevil in lumorem.

a SCALIGERI Poelices. (2) Epig. , VI, 10.

3) Epig., 1X, 92.

Martial. 4o.

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